Péril en Afrique centrale devant la précipitation des événements politiques et la dégradation de la situation économique et sociale au Kenya et au Tchad. Tout se passe comme au début des années 1990 avec ce vent violent qui soulevait la tempête et avait provoqué certaines mutations en Afrique centrale. Qu’on le veuille ou pas, il y aura un effet de contagion si par aventure politique N’Djamena tombait. Bangui, Brazzaville, Kinshasa, Libreville, Yaounde ou Douala, seront touchés, car ils sont bel et bien en ligne de mire. Mais aller savoir de quelle manière seront-ils touchés, la tâche revient aux analystes politiques de tous bords de prédire l’avenir. L’important maintenant, c’est d’en prendre conscience.

La situation qui prévaut actuellement au Tchad était prévisible. Les signaux des tableaux de bord l’indiquaient tant les accusations réciproques entre le Soudan et le Tchad sur le soutien aux milices ou rebelles des deux pays par l’un ou l’autre pays ne devrait déboucher que sur cette tragédie, cette épreuve de force pour la prise du pouvoir. Pour preuve, de nombreux accords signés entre les parties tchadiennes ont été aussitôt violés jusqu’à cette attaque de la semaine dernière dont l’issue est encore incertaine.

Certes, l’on observe une certaine accalmie depuis dimanche soir et les rebelles ont quitté ou ont été chassés de la capitale dont ils occupaient une bonne partie. Mais comme nous le soulignions, la partie n’est pas totalement jouée et la bataille de N’Djamena n’a pas encore livré tous ses secrets. Si toujours par aventure politique N’Djamena tombait, il est évident qu’ il y aura un effet de contagion en République centrafricaine, en République démocratique du Congo, au Congo-Brazzaville, au Gabon et au Cameroun, pays voisins du Tchad.

D’abord sur le plan social avec tous ces réfugiés qui fuient les combats et cherchent un abri. Au plan économique, le ralentissement des activités des économies transfrontalières va se répercuter sur le fonctionnement de l’ UDEAC (Union douanière des Etats d’Afrique centrale), organisation qui regroupe le Tchad, le Gabon, le Cameroun, le Congo-Brazzaville, la Guinée équatoriale. Mais au-delà, la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale, CEEAC, communauté à laquelle appartiennent la République démocratique du Congo qui assure la présidence en exercice.

COMME EN 1990…

Les effets collatéraux de cette guerre au Tchad ne se limiteront certainement pas au plan humanitaire et économique. En effet, tout changement de régime entraîne ipso facto des conséquences politiques. Il en sera certainement ainsi dans l’hypothèse d’une victoire des rebelles

Devant cette éventuelle évidence, Bangui serait le premier concerné. Une coalition pourrait s’établir entre mouvements rebelles centrafricains et tchadiens, bien que le Soudan soit l’accusé principal mais surveillé de près par Bangui avec la situation au Darfour. Les adversaires au régime en place à Bangui saisiraient cette opportunité aux fins de se refaire du poil de la bête et tenter leur aventure politique.

On se trouverait donc dans ce scénario quasi identique vécu en 1990 avec des changements intervenus au Rwanda et en Ouganda, ensuite au Burundi. Une situation qui avait produit une « nouvelle génération des dirigeants africains » qui a finalement accédé au pouvoir.

Pour n’avoir pas lu à temps les signes annonciateurs, Kinshasa a été fortement ébranlé, et la suite est connue de tout le monde. Mais en plus, il y a eu la guerre à Brazzaville dans les mêmes circonstances de temps. L’Afrique centrale était en ébullition. Il a fallu que l’Angola vole au secours de la RDC et du Congo-Brazzaville en vue d’arrêter les effets de contagion dès lors que le Gabon subissait déjà les retombées de ces guerres. Cela, dans la mesure où, outre ce qui se passait à Brazzaville, les réfugiés rwandais avaient réussi à traverser la RDC, le Congo Brazzaville, le Gabon jusqu’ au Cameroun. A ce jour, le dossier sur ce point précis n’est pas encore clos.

Seulement voilà. Les événements de 1990 ont certainement créé des émules à telle enseigne que l’Afrique centrale bat le record des « coups d’Etat » depuis 1990. Situation qui a favorisé l’émergence des « seigneurs de guerre » toujours actifs dans la sous-région malgré différentes conférences sur la paix. Pire, des Etats voisins violent constamment et en toute impunité la Charte des Nations unies et de l’Union africaine en soutenant manifestement les « groupes armés ». C’est dire que, quelles que soient les déclarations classiques de condamnation de la prise de pouvoir par la force à ND’jamena, si les rebelles tchadiens triomphaient d’Idriss Deby, leur régime sera un jour ou l’autre reconnu. Comme ce fut le cas des régimes précédents qui ont usé de la force afin d’accéder au pouvoir. La communauté africaine et internationale finira pas le reconnaître.

Tout se passe donc comme si cette même communauté africaine et internationale est en train de préparer l’émergence d’une autre « classe politique des dirigeants en Afrique ». Sinon, on ne peut comprendre ce soutien massif en armes et autres moyens logistiques dont bénéficient tous ces « groupes armés ou forces négatives » disséminés dans toute l’Afrique, particulièrement en Afrique centrale et des Grands Lacs.

UNE NOUVELLE RACE DE MERCENAIRES

Le danger de toutes ces guerres consiste à voir émerger une nouvelle classe de mercenaires. Les forces centrifuges ont trouvé une subtilité de déstabiliser les pays africains en créant une nouvelle classe de mercenaires, composés d’Africains. Que deviendront tous ces seigneurs de guerre et leurs acolytes en cas de défaite ?

Ils continueront à se battre, à faire de la guerre, faisant du mercenariat un métier, une profession pour gagner de l’argent. Les pays de la vieille démocratie ont connu une situation analogue. Dans les années 60 – 70, voire 80, ils ont déversé le surplus de leurs démobilisés en Afrique sur le but de semer du désordre dans le continent, de faire et refaire les hommes des régimes au pouvoir. Bob Denard, Jean Schramme … autant de noms liés à des faits de « guerres politiques » en Afrique.

Sans mesurer l’impact de leurs actions, mais étant au centre de grands enjeux régionaux et internationaux, au service des groupes identitaires, des gouvernements africains qui les soutiennent, ils forment progressivement une nouvelle race de mercenaires en Afrique. Dans le but bien précis de contrôler les richesses et les ressources africaines.

Voilà qui explique ce comportement dubitatif au niveau du Conseil de sécurité de Nations unies. Cependant, la panacée en Afrique, pour ne plus prêter le flanc à ce genre de complots, réside dans la capacité des dirigeants africains à entretenir la « culture du dialogue, des négociations », en dehors et au sein des institutions, de tolérer l’opposition à s’exprimer librement dans les limites de la Constitution. Le plus important consiste à apprécier les faits, à faire intervenir la « diplomatie secrète », à savoir négocier et non à opposer une résistance qui souvent ne paie pas. Bien au contraire, cette attitude cause de dégâts importants avant que n’intervienne une solution politique.

Aujourd’hui que la case de l’Afrique centrale recommence à brûler, il faut tirer les leçons utiles de la guerre du Tchad. Pour ne pas prendre en otage les peuples de la région. Et éviter ainsi d’aller de catastrophe en catastrophe, tel que l’a si bien dit, en guise certainement de testament politique, Alpha Oumar Konaré, président sortant de la Commission africaine.