croyants et acteurs de la démocratie en RDC. Ce jour-là, des milliers de fidèles de différentes confessions religieuses et des citoyens de tous âges et de divers horizons, se sont levés et se sont engagés pour revendiquer la réouverture de la Conférence nationale souveraine, symbole de la volonté de changement du peuple. En guise de réponse, la machine de la fureur du pouvoir avait été mise en marche pour réprimer la manifestation des chrétiens : des vies sont tombées. Ce sont les premiers martyrs de la démocratie congolaise.

16 février 1992-16 fécrier 2008, il y a 16 ans, jour pour jour, des chrétiens étaient réprimés dans le sang, au cours d’une « marche d’Espoir » dans laquelle ils revendiquaient la réouverture de la Conférence nationale souveraine (CNS) bloquée par le régime du maréchal Mobutu. Cette marche, initiative d’un groupe de prêtres kinois, reste sans doute, la plus grande manifestation populaire de l’histoire du Congo, depuis l’indépendance en 1960.

En effet, ce jour-là, plusieurs centaines de milliers de personnes se sont levées, comme un seul homme, pour réclamer la poursuite de la Conférence nationale qui, pour le peuple, incarnait la volonté de changement tant attendu. C’est au sein de ce grand forum national que des délégués du peuple, venus de tous les coins du territoire national, se battaient pour trouver des voies et moyens afin d’imprimer au pays un avenir meilleur.

Seize années après, en dépit de quelques actions sporadiques menées par le « Collectif du 16 février », organisation de circonstance au sein de l’Eglise catholique à Kinshasa, la mémoire du 16 février 1992 est de plus en plus reléguée dans les oubliettes. Les ténors actuels du pouvoir, en train de savourer les fruits d’une démocratie, dont les racines se sont nourries du sang des millions de Congolais, ne semblent guère se soucier des ces victimes, comme du reste des bien d’autres encore.

Et pourtant, avec recul, cet événement révèlera qu’il s’agit d’un moment historique crucial pour la République démocratique du Congo. C’est grâce à cette marche que la CNS a pu rouvrir ses portes à partir du 6 avril 1992, pour baliser la voie à une période de transition qui, malheureusement, s’étirera en longueur suite à la versatilité de certains hommes politiques.

CONFERENCE NATIONALE, L’ESPOIR

Quoique l’on dise, la Conférence nationale souveraine (CNS) a constitué, après l’indépendance en 1960, le moment le plus mobilisateur d’espoir des lendemains meilleurs dans l’histoire de la République démocratique du Congo. Hormis tout son lot de tensions et de turpitudes, la CNS a été un déclic pour le processus de démocratisation de l’ex-Zaïre. C’est ici que le Maréchal Mobutu et son régime seront démystifiés.

A ce propos, on se rappellera que la Conférence nationale a été arrachée après un bras de fer sans concession entre la dictature chancelante d’une part, et les courants politiques d’opposition auxquels venait de se joindre une Société civile nouvellement organisée, d’autre part. C’est ainsi que, le 11 avril 1991, le président Mobutu a signé, malgré lui, une ordonnance convoquant cette conférence, annulant par la même occasion celle du 6 mars 1991 portant création et composition de la Conférence constitutionnelle.

Après plusieurs péripéties au cours desquelles le pouvoir tentera, en vain, de contrôler la Conférence nationale, il a fini par suspendre ses travaux les 19 janvier 1992, par la voix du Premier ministre, Nguz a Karl-I-Bond. Pendant tout ce temps, le choix de Mgr Monsengwo, une personnalité religieuse de la Société civile et de Joseph Ileo, issu de l’opposition politique, ont cristallisé l’espoir collectif de sortir de la dictature.

LE PEUPLE ASSUME SON DESTIN

Au moment où le peuple était en droit de croire que la Conférence nationale allait aborder des questions de fonds tant attendues, voilà que le gouvernement en place, au bout de stratagèmes pour s’imposer, a recouru au blocage. C’est alors qu’un groupe d’une dizaine de personnes s’est constitué en un « Comité Laïc de Coordination » pour canaliser le ressentiment général vers une force d’expression populaire collective. Ce Comité réussira à obtenir le soutien, à travers tout le pays, de milliers de religieuses, religieux et animateurs laïcs des communautés de base des Eglises chrétiennes, dont notamment les catholiques et les protestants.

Ses appels, signés par Pierre Lumbi et François Kandolo, sont parvenus à réaliser la plus grande mobilisation populaire de l’histoire de la République démocratique du Congo pour une cause nationale. Cela, malgré l’opposition du haut clergé catholique et de l’autorité urbaine de la capitale.

En effet, le 10 février 1992, la Conférence épiscopale de l’Eglise catholique avait lancé un communiqué pour déclarer que « ni l’assemblée plénière, ni le comité permanent des évêques n’ont pris une décision ni donné des directives concernant une manifestation publique quelconque le 16 février 1992 » .

Quant au gouverneur de la ville de Kinshasa en ce moment-là, Kibabu Madiata Nzau, il avait fait publié un communiqué officiel le 15 févier 1992 décrétant illégale la marche projetée pour le lendemain.

Ainsi, passant outre l’interdiction des autorités tant morales que politiques, posant de ce fait un acte de désobéissance religieuse et civique, le peuple congolais avait décidé d’assumer son destin. Le dimanche 16 février 1992, après le culte dans les églises et temples, des millions de manifestants ont pacifiquement marché dans les rues en priant, chantant, brandissant des crucifix, chapelets et rameaux. Ils se sont ainsi exprimés pour que leur espoir de la démocratie, la paix et la prospérité, symbolisé par la Conférence nationale ne soit pas décapité.

La suite des événements fut macabre : des hommes en uniformes, envoyés par on ne sait qui (jusqu’à ce jour personne n’a assumé cette responsabilité), ont fauché, à bout portant plusieurs dizaines de vies humaines, en tirant à balles réelles pour disperser une manifestation pourtant pacifique.

DES VICTIMES AUX MARTYRS

Si le récit de vie autorise une analyse de représentations qui servent à donner aux activités des individus ordinaires un sens politique, celui des morts du 16 févier 1992 ouvre ainsi la voie à la démocratie. En versant de leur sang pour la multitude, ces vaillants combattants, croyants ou non, cessent d’être de simples victimes des coups de canons pour devenir des « martyrs de la démocratie ».

Aujourd’hui, avec recul, le souvenir de la marche des chrétiens du 16 février 1992, la plus grande manifestation politique des citoyens (opposition) à l’auto reproduction du régime politique de la deuxième République zaïroise, permet d’analyser le processus d’appropriation d’un geste politique par les acteurs sociaux. Il montre comment la mise en récit d’un événement investit celui-ci d’une symbolique chrétienne.

UN ENGAGEMENT TOUJOURS RENOUVELE

Pour les victimes transformées en martyrs, l’histoire revendique la qualité de héros fondateurs de l’activité politique du peuple. Cultiver leur mémoire induit le passage du souvenir à l’histoire et entraîne alors une revendication de participation active à l’ordre politique.

Cette année, une messe de commémoration des martyrs du 16 février 1992 est organisée, aujourd’hui samedi 16 février, à la paroisse Saint Joseph de Matonge. Selon le communiqué de presse signé par le « Collectif du 16 février », cette messe sera célébrée par l’archevêque de Kinshasa, Mgr Laurent Monsengwo Pasinya, lui-même témoin et acteur de l’histoire de la Conférence nationale souveraine (CNS) dont il assura, avec brio, la présidence.

« Au moment où notre pays poursuit inexorablement ce processus de démocratisation de notre société, nous nous rappelons les martyrs de la démocratie pour que le changement tant revendiqué à l’époque soit mis en route », déclare le « Collectif du 16 février ».

Pour l’Eglise catholique, aujourd’hui en effet, comme en 1992, la vie reste gangrenée par les mêmes maux, à savoir l’insécurité, le délabrement des infrastructures de base (route, eau, électricité, etc.), le chômage, la mauvaise rémunération des travailleurs, la délinquance juvénile, la corruption, l’impunité et les nombreuses déficiences des services publics. « Cette situation ne peut perdurer », estime-t-elle.

C’est d’ailleurs pour cette raison que, dans son dernier cri de cœur, le comité permanent de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) a appelé à un leadership fort et visionnaire. C’est le même message que le « Collectif du 16 février » récupère dans son communiqué, pour demander à la population de se lever et de s’engager pour un changement réel de la RDC. « Prenons des initiatives constructrices pour une société de liberté, de responsabilité, de justice, de tolérance, de solidarité et de sens du bien commun », lit-on dans ce communiqué.

Source : le Potentiel