En réunissant autour de lui six Chefs d’État d’Afrique Centrale dont à l’Est le Burundais Pierre Nkurunziza dans un conflit aux rebondissements planétaires - Washington, Paris, Libye, Soudan se retrouvent ici - et en faisant venir le premier intéressé, le président tchadien Idris Déby Itno dont c'est la première visite dans le pays, Joseph Kabila Kabange signe une véritable entrée sur la scène diplomatique mondiale. Au plan interne, il rassure sa population qui ces dernières semaines, s’était laissé envahir par une incroyable rumeur le donnant pour mort. Kabila semblait s’être immergé pour mieux réapparaître. PAR T. KIN-KIEY MULUMBA. J’ai rencontré le Chef de l’État. Comme les 57% d’électeurs congolais qui lui ont fait confiance en le plaçant en tête de liste lors de la Présidentielle et sans doute des millions d’autres qui l’ont depuis rejoint à la suite d’une «défaite heureuse» de leur candidat - pour reprendre une expression désormais courante dans l’opposition -, j’étais inquiet des rumeurs sur son état de santé et, c’est vrai, même si je n’avais véritablement aucune raison de douter sur sa santé - son proche entourage ne pouvait mentir systématiquement pendant aussi longtemps -, je voulais vérifier de mes propres oreilles et de mes propres yeux. Je voulais faire le petit Saint Thomas. Il y a mille façons d’entrer en contact avec Kabila. Après la mise du feu, il ne restait plus qu’à attendre, avec anxiété, le retour des flammes. Je n’avais pas le choix. Et cela n’a pas tardé... J’ai donc reçu un appel. Le Président me paraissait surpris que la rue dise tant de choses sur sa santé. Mais il me donnait l’impression de porter une voix pâteuse, signe qu’il traînait un méchant petit rhume ou peut-être avait-il travaillé tard la nuit dernière. Mais plus on parlait, plus sa voix devenait plus nette. LE MENTON NOIR D’UNE BARBE TOUFFUE EN BALAI. Comme j’insistai de le rencontrer, le Président n’y trouva pas d’inconvénient. Il me fixa rendez-vous. Dans une semaine. Tel jour, telle heure. Cela me parut long. Que faire? Quand il s’agit du commun des mortels, chacun a son propre emploi du temps justifié. D’un Chef d’État, cela est plus compliqué. Il faut tenir compte d’un agenda politique, diplomatique souvent chargé, d’incessants va-et-vient de personnalités d’importance planétaire… S’y placer procède parfois d’un vrai casse-tête. J’ai donc fini par rencontrer le Président, samedi 8 mars, le jour dit. Par un radieux soleil. Joseph Kabila Kabange chez lui, dans ses terres du Bandundu, à Kingakati, au milieu d’un vaste champ de citronniers nains, qui, à moins d’un mètre de hauteur, donnent déjà des fruits verts. Je suis surpris. Ils doivent être de grande race ces citronniers. Certainement pas de ce pays. Ils sont peut-être en expérimentation en attendant d’être portés ailleurs dans le pays. Des idées me passent la tête alors que mon chauffeur glisse précautionneusement le tout terrain dans les couloirs de ces champs latifundiaires. Dehors sur la pelouse verte, assis sur de petites chaises en alu de jardin, protégé par un modeste petit parasoleil, le Président de la République converse avec deux hommes, loin de silhouettes tapies que je soupçonne être celles des membres de sa garde rapprochée. Par leur costume noir cravate de grand jour, ils doivent être des diplomates ou de personnalités du monde. Un agent très strict dit à mon chauffeur d’avancer droit jusqu’à une dépendance, une centaine de mètres plus loin où le Président fait attendre ses hôtes dans une sorte de construction qui pourrait servir de classe d’élèves où a été installé un écran de télévision qui diffuse les chaînes françaises d’information en continu i-télé et France 24. Une personne est là avant moi, assise sur une chaise de plastic commune à celle que l’on trouve partout dans nos maisons. Elle attend son tour pour être reçue. Je serai peut-être la troisième de la journée à être reçue. Le Président se porte comme un charme, et ce n’est pas une figure de style. Comme toujours habillé simplement. Surtout quand il se trouve dans ces champs à perte de vue, à trois heures d’une route chaotique qui désolent les pneus de mon tout terrain. Sandales noires aux pieds sauf d’avoir mal vu, petite chemise blanche, lunettes de soleil de grande marque, Kabila en chair et en os comme dans ses grands jours. Toujours aussi simple, toujours aussi infiniment poli. Il vous accueille avec cette virilité qui le caractérise et qu’à Goma, lors de la clôture de la Conférence sur la paix, la sécurité et le développement, les participants ont beaucoup appréciée, le regard à la fois perçant et fugitif qui a fait dire à nombre de ses invités qu’il était timide. Le Président a le menton nourri d’une barbe touffue poivre sel en balai qu’il caresse. Les cheveux ont poussé comme jamais je n’avais vu cet homme qui, tel Fabien Barthez, le Français de l’ex-équipe des Bleus, affecte de se présenter en public les cheveux coupés ras voire en tonte qui dénudent le cuir chevelu et ressortent toute la beauté de la peau. Signe que Kabila passe ces jours-ci à furieusement travailler sinon à méditer. Une réelle période d’occultation dont on voit là la manifestation. Au cours de prochaines heures, il va devoir se livrer à son coiffeur. Sur la petite table de jardin traînent quelques feuilles. Sans doute des documents d’État. Comme à son habitude, Kabila écoute et écrit. Ces derniers temps, le Président écrirait beaucoup, m’a expliqué un proche. En fait, il écoute et prend des notes. Toujours aussi alerte sur les dossiers brûlants. Bundu Dia Kongo et Ne Muanda Nsemi. Il demande un commentaire et donne le sien. Décalé mais lourd quand cela sort de la bouche du Chef de l’État. Cela annonce une rentrée que des analystes - avec eux «le Soft International» - prévoient sanglante. LE POUVOIR EST LOIN D’AVOIR ABDIQUE. Il m’apprend que le prochain Conseil des ministres, il le conduira au Bas Congo. À Matadi, la Capitale de la province. C’est clair: l’État doit être présent, partout dans le pays. Il ne faut précisément pas donner l’impression fausse à quiconque que l’État a abdiqué au profit d’un BDK en passe d’être catalogué mouvement terroriste et qui inquiète depuis le passage de son gourou Ne Muanda Nsemi sur Rfi quand il réclame le remembrement de l’empire Kongo qui s’étend en Angola, au Gabon et au Congo voisin. Qu’il le dise, mutile des policiers en tenue, organise des camps d’entraînement militaire comme les télévisions nous donnent à voir, les diplomates pointent un danger imminent. Les Institutions. Kabila recherche un avis. Comment cela est-il vécu? Le Président de la République reste à l’écoute de tout, cela ne fait l’ombre d’aucun doute. Ceux qui s’imaginaient qu’il s’était écarté de la vie courante ne peuvent que s’être trompés. Les échéances politiques à venir, à commencer par les Municipales et les Locales qui viennent à pas de géant, il demande à entendre un commentaire. Il veut vérifier les nouvelles sur la branche de la Nationale 1 qui conduit à Kikwit, en passant par Kenge et Masi-Manimba. Quand à Kinshasa, il n’y a quasi absence de route, comment ne pas se réjouire du travail de génie civil mené sur cette branche, de Kenge à Kikwit, soit 300 kms, aujourd’hui sans doute la seule route où les automobilistes peuvent faire du rallye et rouler à 200 kms/heure. Les travaux traînaient depuis… sept ans. Il a fallu relancer la Banque Mondiale, des Français et des Chinois. Le Président se désole de ce qui reste à faire. Ce chemin de croix qui va de Maluku à Kwango et de Kwango à Kenge. C’est clair. Si ces derniers temps, Kabila a donné l’impression de prendre de la hauteur, de s’éloigner du train-train quotidien, de connaître une éclipse, d’immerger - d’où peut-être la rumeur malveillante sur sa disparition - c’est pour mieux observer les choses. J’en acquiert la conviction. Le Président, me semble-t-il, n’a jamais été autant présent dans la politique que maintenant. Est-il cet animal qui se cache ou cache son jeu pour se protéger des intempéries ou des dangers? Les dangers rôdent alentour. Un proche me rapporte qu’au téléphone, le Président lui a paru soudain fataliste. «Je sais que le pays passe un rude moment. Je sais qu’il mijote un coup. Mais si cela doit m’arriver, j’assume», aurait-il déclaré. Tous pensent à ces contrats chinois, cette meilleure et cette pire des choses. Quand le monde entier veut et va faire son business à Pékin, il en interdit le Congo. Mais le fils de Kabila est plus décidé que jamais. Il tient là le filon du développement du Congo et attend ce moment comme un homme attend sa belle. À cet égard, le Président parle d’avril comme d’un moment crucial. L’HOMME QUI MANIFESTEMENT DOUTE DE TOUT. Au siège du PPRD-AMP, Évariste Boshab, le Secrétaire général, rage. Dents serrées, regard carré devant, il pèse chaque mot. «Ils vont voir ce qu’ils vont voir. Samedi prochain, nous allons tous descendre dans la rue. Partout dans le pays, nous allons mobiliser. Ils vont voir ce qu’ils vont voir. La contre-propagande ne passera pas». Nous sommes à deux jours du Sommet de la CEAC que Kabila doit réunir. Quand je lui demande un commentaire, il m’explique qu’il préfère attendre que cette réunion se tienne. Il n’en dévoilera pas un traître mot. La réussite en diplomatie réside dans l’efficacité de savoir conduire les négociations entre les personnes, les groupes ou les nations en réglant un problème sans violence. Cela conduit à cultiver le secret et à ne faire d’annonce que quand tout est conclu… Or, il semble que ce sommet extraordinaire de la CEAC à Kinshasa qui verra Kabila faire son baptême du feu porte sur le Tchad. Le Tchad où Paris, Washington, Tripoli et Khartoum sont engagés. Le Tchad où le conflit a fait lors de la dernière bataille 800 morts. Ce n’est pas une mince affaire… Le Président n’exclut pas d’en dire plus, le Sommet de la CEAC passé. Et d’aborder d’autres sujets d’intérêt stratégique. Mais je sais que c’est Kabila. L’homme qui n’a pas fini de mener sa réflexion. L’homme qui manifestement doute de tout. Qui laisse désemparés nombre de ses interlocuteurs pressés de conclure. Lui a le temps pour lui. Lui a sa propre conduite des affaires. Et à ce jour cela lui a réussi. Pourquoi changerait-il? À Kingakati, dans ce bourg du Bandundu aux maisons en pisé et où les voisins du Chef de l’État attendent peut-être les Chinois pour voir un jour passer le macadam et les puits d’eau et les panneaux solaires, le temps est vite passé. Kabila s’aperçoit qu’il est temps - plus que temps - de passer à table et qu’il a retenu tard son hôte. Nous sommes à trois heures de route du cœur de la ville pour moins d’une centaine de kilomètres. Il demande à un assistant si «ces gens-là sont prêts». Il veut s’enquérir des nouvelles de la cuisine délocalisée au milieu de ses plantes et de ses animaux qu’il cultive. Il s’agace d’apprendre que cela demandera encore du temps pour que la table soit dressée. Dans un quart d’heure, il va être 14 heures! Je le vois vraiment désolé. Il offre «un coca, une eau, ou quelque chose d’autre». Lui mettra son ventre en patience… Source : Le Soft