chineUn véritable tsunami. L’accord mines contre infrastructures annoncé en septembre 2007 entre le gouvernement congolais et un groupe d’entreprises chinoises organisées autour de la banque Exim n’a pas encore fini de provoquer des insomnies dans plusieurs capitales et chancelleries occidentales.
Certes, en public, les démocraties occidentales refusent avec des trémolos dans la voix de remettre en cause ce qui paraît être l’expression d’un droit légitime et inaliénable de choisir ses partenaires au développement. Mais en privé, la plupart des missi dominici avouent ne pas comprendre que l’empire du silence veuille s’émanciper d’une tutelle pourtant lourde et insultante ; que ce bon vieux bassin du Congo tel qu’il a été délimité par les puissances impérialistes en 1885 donne tout d’un coup l’impression de vouloir sortir du cadre d’exploitation tracé par l’Acte de Berlin.

Erreur fondamentale

La plus grande erreur que commettent les Occidentaux dans l’approche qu’ils font de cette question se situe au niveau psychologique, dans la mesure où cette approche n’admet pas, ou ne semble pas admettre, que les Congolais soient capables d’une pensée autonome, de développer une perception propre de leurs intérêts, des réflexions et des sentiments qui ne cadrent pas nécessairement avec le prisme dans lequel veulent les enfermer européens et américains. Ils s’étaient par exemple trompés en croyant que le rejet du régime de la IIè République signifiait que les Congolais étaient prêts à accueillir à bras ouverts le premier magicien venu, oubliant que ces derniers avaient justement déjà payé de leur sang, depuis 1990, pour un processus de libération autonome. Le paradoxe serait aujourd’hui qu’après un processus électoral qui a frustré beaucoup de Congolais, la sympathie qu’expriment spontanément ces derniers – sous réserve des critiques pertinentes de transparence et d’évaluation conséquente des gisements – vis-à-vis des contrats chinois soit interprétée un peu abusivement comme une adhésion aveugle au régime issu des élections de 2006. Un raccourci à la fois facile et dangereux qui signifierait, soit que nos compatriotes ne savent pas faire la part des choses, soit qu’on continue de les considérer comme d’éternels enfants incapables d’opérer par eux-mêmes et pour eux-mêmes des choix mûrs. Il semble malheureusement que le débat n’a pas encore tranché entre le chaos à la yougoslave et la fragilisation du leadership national, à moins que l’ultralibéralisme et l’altermondialisme ne soient que les notes les plus claironnées du même octave capitaliste, abusant chaque jour les plus naïfs d’entre nous et laissant les mains libres aux relais locaux de la prédation internationale dans leur volonté de dévoiement de la démocratie ainsi devenue une simple figure de style.

Le drame procède essentiellement du fait que disposant d’une sorte de droit divin sur le Congo et les Congolais, les Occidentaux avaient pensé que le fait de financer le processus électoral leur conférait automatiquement des privilèges princiers, notamment le droit de regard et même de veto sur toutes les décisions que les Congolais seraient tentés de prendre. D’où cet incroyable débat qui avait empoisonné la fin de la transition, en conditionnant l’aide occidentale à la mise en place d’une version améliorée du Comité International d’Accompagnement de la Transition, dont le rôle aurait été de superviser la gestion des finances.

Bref, il ne faut pas attendre des occidentaux qu’ils comprennent, qu’ils acceptent et intègrent comme facteur d’expansion un besoin d’émancipation qui remet en cause les fondements de leur économie. Une telle tendance est du reste contraire au principe universel d’affirmation de l’identité de chaque peuple, dont on sait qu’elle passe nécessairement, sinon obligatoirement, par une série d’épreuves, de conquête ou de libération, à travers l’histoire. Concrètement, les contrats chinois estimés dans un premier temps à 8 milliards de dollars et qui sont passés, depuis, par une sorte de surenchère dans la rhétorique politique congolaise, à 9 puis à 13 milliards selon des sources, devait constituer une réponse à la fois politique et commerciale à la tentative de négation du droit à l’émancipation. C’est ce qu’a théoriquement compris le gouvernement congolais en annonçant, mardi, un programme de construction et de réhabilitation d’infrastructures de base, notamment les routes, la voirie urbaine et les hôpitaux. 350 millions de dollars des fonds chinois devraient ainsi être engagés sur une programmation de 750 millions de dollars pour la première année, quand bien même l’opacité reste la règle d’or en ce qui concerne le processus de décaissement, l’identification et l’évaluation des concessions minières impliquées. Ce qui a fait bondir un certain nombre d’analystes pour lesquels un débat devrait absolument être engagé par le parlement afin de permettre aux Congolais de s’approprier les projets qui restent, jusqu’ici, par une sorte d’ironie de la sémantique dont nos compatriotes ont le secret, les chantiers du Président de la République et pas nécessairement ceux de tous les Congolais.

Ruée

Grosso modo, trois des huit milliards devraient être engagés dans des projets miniers comprenant des joint-ventures avec la Gécamines et la Miba, dans lesquelles les Chinois seraient majoritaires. Les cinq milliards restants seraient destinés à financer les infrastructures. Sauf à vouloir jouer sur l’effet d’annonce face à une crise de confiance de plus en plus marquée, il est impensable que les 350 millions annoncés, sur lesquels la seule ville de Kinshasa absorberait 150 millions pour le compte de sa voirie suffisent à financer par exemple les 3200 kms de chemin de fer allant de Matadi à Sakania, ainsi que les 3200 kms de route entre Kisangani et Kasumbalesa. Il faudra donc se montrer plus persuasif et plus agressif dans les étapes à venir d’une négociation qui s’annonce serrée pour décrocher l’ensemble des prêts, face à des Occidentaux qui continuent de produire rapports sur rapports sur les retombées des contrats chinois et à des multinationales de plus en plus nerveuses pour avoir été surprises en flagrant délit de duperie par la commission de révisitation des contrats miniers.
Ces discussions devraient être poursuivies notamment avec les Chinois de Sinohydro et de China’s railway company, ainsi qu’entre la China Machine Building International Corporation et la SNEL pour le financement de Zongo II d’une puissance de 120 mégawatt.

Pour de nombreux analystes, le temps reste le principal facteur sur lequel les Chinois vont miser. Ces derniers espèrent notamment que les mines de cuivre produiraient 3,5 millions de tonnes au prix moyen de 5000 dollars la tonne, ce qui rapporterait 15 milliards de dollars sur 15 ans de contrat. D’autres experts sont moins optimistes en ce qui concerne les prix des matières premières toujours sujets à des fluctuations imprévisibles, et les risques liés à la situation politique jugée instable en RDC. Enfin, on sait aussi que les Chinois ne sont pas indifférents au secteur agricole. Ils seraient ainsi intéressés par l’entremise de Zhongxing Telecom (ZTE) à la production de l’huile de palme, dans laquelle ils seraient prêts à investir 600 millions de dollars pour relancer 10.000 hectares de plantations et construire des raffineries dans le Bas-Congo, l’Equateur et la Province Orientale.

Reste que les Chinois ne sont pas les seuls à s’intéresser à la RDC. Dans la course, on cite aussi les Sud-africains, qui ont réaffirmé leurs ambitions à la faveur de la grande commission RSA-RDC qui s’est tenue la semaine dernière à Pretoria. Le pays de Nelson Mandela lorgne aussi bien sur les minerais congolais que sur l’électricité produite sur le site d’Inga dans le Bas-Congo. De plus en plus, on parle aussi des Britanniques, dont la tendance serait à s’associer avec les Chinois, sans que l’on sache exactement s’il s’agit de booster les accords déjà conclus ou d’en compliquer la mise en œuvre en introduisant de nouveaux éléments dans la négociation.

Les autres partenaires les plus cités dans cette ruée vers l’Eldorado congolais sont les Indiens et les Sud-Coréens. En 2005, les Indiens envisageaient d’installer une taillerie de diamant. Ispat, le géant de l’acier, lorgnait pour sa part sur les mines de fer dans l’Equateur et la Province Orientale, tandis que le groupe Tata n’excluait pas d’implanter une usine d’assemblage de véhicules à Kinshasa. Dans la course également, ONGC Videsh Oil company, tout comme Cipla qui envisageait de construire une usine de production des antirétroviraux, alors que le gouvernement indien lui-même marquait son intérêt pour le barrage de Katende, près de Kananga, dans le Kasaï Occidental.

Egalement dans le collimateur des Indiens, l’extension du barrage de la Tshopo ainsi que la construction d’un autre, Tshopo II. Dans la foulée, Escorts Limited India projetait de fournir 1000 tracteurs et d’investir dans l’agro-industrie en Province Orientale, tous financés par la banque Exim-Inde. Un accord était également envisagé avec un groupe d’investisseurs indiens - dont Mohan Exports India de Jeewan Seghal - pour la reconstruction du chemin de fer.
On signale enfin que des contacts avaient été pris en son temps, alors que l’actuel secrétaire général de l’ONU – Ban Ki-moon – était ministre des Affaires étrangères de la Corée du sud, dans le domaine de la production du courant avec la SNEL. Celle-ci avait à l’époque entamé des discussions avec une délégation de Korean Development Holding et Shinhan Development Corporation. Signe de l’intérêt grandissant que manifestent les opérateurs économiques sud-coréens à l’égard de notre pays, en mai de l’année dernière, Standard Telecom, filiale de Seoul’s Taihan, discutait de la fabrication des câbles à base du cuivre congolais. KNL Metal était pour sa part aperçu à Likasi où il espérait produire 14.400 tonnes de cuivre par an avec 1000 créations d’emplois. Kerenco qui aligne déjà 130 employés espérait produire 7.200 tonnes de cuivre par an toujours dans le Katanga.

Pour nombre d’experts, cette ruée vers la RDC, en dépit des pressions occidentales, ne se démentira pas dans les années à venir, pour la bonne et simple raison qu’avec leur incroyable taux de croissance, les dragons asiatiques, avec à leur tête la Chine, l’Inde et la Corée du Sud vont exprimer des besoins de plus en plus exponentiels en matières premières. On prévoit du reste qu’ils soient rejoints par d’autres pays tels que la Malaisie et la Thaïlande, mais aussi par les pays occidentaux pris au piège de leurs propres principes de libéralisme et soucieux de ne pas se laisser évincer de leurs marchés traditionnels. Il appartiendra évidemment à la RDC de ne pas gaspiller toutes ces opportunités et d’en tirer le meilleur profit pour son peuple.