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C’est « pratiquement dans les mois qui vont venir » que le gouvernement « envisage » le décapage des laves qui couvrent une partie de la piste de l’aéroport international de Goma. Où un crash a fait une quarantaine de morts, plusieurs blessés et d’innombrables dégâts matériels importants. « Le ministre des Travaux publics et Infrastructures et le ministre des Transports ont été instruits en urgence », selon le ministre d’Etat en charge de l’Intérieur, Denis Kalume. Qui n’a donné ni la date du début des travaux, ni la hauteur des moyens financiers nécessaires qu’il compte « disponibiliser » pour ce faire. L’Exécutif s’est aussi réservé d’expliquer les raisons pour lesquelles il n’avait encore rien entrepris pour débarrasser la piste des laves qui la couvrent sur 500 mètres depuis janvier 2002, lors de l’éruption du Nyiragongo !

«De nombreux observateurs ont paru ne pas être étonnés du terrible drame aérien survenu à l’aéroport de Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu. « Ce n’est pas un accident, mais la conséquence logique de la chaîne de défaillances collectives dans l’aviation en RDC », estime un usager des avions congolais.

« Je ne sais pas combien d’accidents de ce type il faut pour que les autorités de Kinshasa fassent le ménage », s’interroge Philippe Lecreux, un homme d’affaires français qui travaille à Pointe Noire, en République du Congo, cité par l’AFP.

AVEU DE CULPABILITE

Des acteurs politiques congolais ont toujours reproché au gouvernement du Premier ministre Antoine Gizenga le « manque de vision » et de sens d’anticipation. Cela se traduit dans la déclaration du ministre d’Etat Denis Kalume, rapportée jeudi par Radio Okapi. « Le ministre des Travaux publics et Infrastructures et le ministre des Transports ont été instruits en urgence pour qu’on envisage le décapage des laves qui coupent la piste pratiquement en deux et qui diminuent la longueur de l’aéroport d’à peu près deux kilomètres », a-t-il annoncé.

Il a précisé que « ce décapage va intervenir pratiquement dans les mois qui vont venir. Le gouvernement mettra tout en œuvre pour qu’on puisse disponibiliser les moyens nécessaires pour éviter qu’à l’avenir nous puissions connaître le même drame ».

Mais, là où le bât blesse, c’est lorsqu’il reconnaît que, « si la piste avait toute sa longueur, il y aurait eu beaucoup plus de chances qu’en freinant que l’avion s’arrête avant le bout de la piste». Pourquoi alors des membres du gouvernement, qui sont passés à diverses occasions par cet aéroport depuis leur prise de fonctions en février 2007, n’ont-ils jamais posé le problème en Conseil des ministres ? Et, dans le cas où le point aurait été inscrit à l’ordre du jour, aura-t-il fallu les morts du mardi 15 avril 2008 pour « envisager » le décapage des laves entravant la circulation sur la piste de l’aéroport de Goma ?

GRAVES ACCUSATIONS

« Nos pistes ne sont pas entretenues. Vous savez que lorsqu’il n’ y a pas de camions anti-incendie à l’aéroport, il doit être fermé. Mais, la plupart d’aéroports ici au Congo n’ont pas de camions anti-incendie. C’est-à-dire que lorsque vous arrivez à Goma, il n’y a pas de camions anti-incendie. La plupart des pistes ne sont pas équipées pour assurer les vols ».

Tel est le triste constat fait par l’ancien président du syndicat des pilotes congolais, Baudouin Rudahindwa, dans un entretien jeudi avec Radio France Internationale.

Il s’en dégage que l’aéroport de Goma, dépourvu de camions anti-incendie, devrait être fermé. Le gouvernement le savait-il ? Si oui et à défaut de fermeture, pourquoi n’a-t-il pas, à ce jour, doter tous les aéroports du pays de matériels appropriés ?

Les pistes n’étant pas drainées en RDC, Rudahingwa a indiqué que le pilote doit se débrouiller. « Vous vous débrouillez avec votre avion », a-t-il affirmé, en déplorant le fait que la rentabilité soit privilégiée « au détriment de la sécurité ».

S’agissant de la flotte aérienne, il a reconnu que beaucoup d’Antonov ne sont plus en mesure de voler, signalant qu’« il y a eu toute une série d’accidents, ces dernières années, avec des Antonov ».

A partir du premier accident survenu au marché Type Ka, à Kinshasa, le syndicat des pilotes congolais a eu à parler avec les autorités de l’époque. « Mais, on a été dévié de gauche à droite », se souvient-il.

« Je ne sais pas combien d’accidents de ce type il faut pour que les autorités de Kinshasa fassent le ménage », s’interroge de son côté le Français Philippe Lecreux, dont nous publions ci-après l’interview qu’il a accordée mercredi à l’AFP. Témoignage d’un usager d’Hewa Bora

Philippe Lecreux : «C’est la conséquence logique de la chaîne de défaillances collectives dans l’aviation en RDC »

L’accident d’avion qui a fait au moins 37 morts mardi à Goma, en République démocratique du Congo, « devait arriver », a déclaré mercredi à l’AFP un ancien usager de la compagnie en dénonçant une « chaîne de défaillances collectives ». « Ce n’est pas un accident, mais la conséquence logique de la chaîne de défaillances collectives dans l’aviation en RDC », a estimé Philippe Lecreux, un homme d’affaires français qui travaille dans la région et avait cessé de voyager avec la compagnie privée congolaise Hewa Bora pour des raisons de sécurité. « Hewa Bora ne respecte aucune condition de sécurité. Cette catastrophe était prévue et devait arriver », assure cet homme de 53 ans qui a souvent pris les appareils de cette compagnie pour se rendre à Lubumbashi, Sud-est de la RDC. Depuis cinq mois, Philippe Lecreux, basé à Pointe-Noire, la capitale économique du Congo-Brazzaville voisin, ne monte toutefois plus à bord des avions d’Hewa Bora, au prix d’un long détour.

« Je fais le trajet de Brazzaville à Lubumbashi via Johannesburg, en Afrique du Sud, pour ne plus prendre cet avion Hewa Bora entre Kinshasa et Lubumbashi », explique l’homme d’affaires, précisant que le DC-9 qui, lors du décollage de l’aéroport de Goma, a fini mardi sa course dans le quartier populaire et commerçant de Birere, était celui qu’il avait l’habitude d’emprunter.

« Je ne sais pas combien d’accidents de ce type il faut pour que les autorités de Kinshasa fassent le ménage », s’interroge-t-il.

Baudouin Rudahingwa (*) : «La plupart d’aéroports au Congo n’ont pas de camions anti-incendie»

Existe-t-il des problèmes, des difficultés spécifiques pour les pilotes qui volent au Congo ?

La situation est précaire. En 1978, lorsqu’on a libéralisé par l’aviation civile ici au Congo, tout le monde est arrivé avec très peu d’argent, peu de provisions. On a critiqué ce qu’on a appelle l’«anarchie aéronautique ».

Et aujourd’hui, comme les compagnies se multipliaient, on comptait sur celui qui croit être pilote. Or, les pilotes n’ont plus de stimulateurs, les pilotes ne sont plus suivis. On pouvait passer de co-pilote au pilote. Quelques mois après suffisent, il passe à gauche, on ne sait par quelle magie…

C’est-à-dire qu’il devient commandant de l’appareil ?

Il devient commandant de l’appareil, oui. Nous avons eu treize ans à l’Air Zaïre, à l’époque, sans passer commandant de bord. Et on faisait le stimulateur tous les six mois à l’extérieur. Aujourd’hui, ces choses n’existent plus. Evidemment lorsqu’un problème arrive à l’avion, le pilote ne sait pas comment résoudre le problème. Et c’est le crash qui doit intervenir.

Se pose-t-il des problèmes d’infrastructures ?

Oui, mais qu’il faut développer. C’est mieux d’avoir l’indépendance du Congo. Bien avant cela, on avait des instruments pour faire des approches de nuit Ce qui n’existe plus. Les pilotes sont obligés de piloter, sinon on vous fout à la porte et on prend quelqu’un d’autre.

Que diriez-vous de la plupart des pistes au Congo qui sont dangereuses?

Nos pistes ne sont pas entretenues. Vous savez que lorsqu’il n’y a pas des camions anti-incendie à l’aéroport, il doit être fermé. Mais la plupart d’aéroports ici au Congo, n’ont pas des camions anti-incendie. C’est-à-dire que lorsque vous arrivez à Goma, il n’y a pas des camions anti-incendie. La plupart des pistes ne sont pas équipées pour assurer les vols.

On a dit qu’à l’aéroport de Goma il pleuvait, que la piste était si trempée, et que probablement le pilote a subi les forces « aqua training ». Est-ce que les pistes sont drainées au Congo ?

Non, lorsque vous avez piloté et qu’ il y a « l’ aqua training », vous pouvez freiner. Vous vous débrouillez avec votre avion. En fait, il y a le problème de l’insécurité mais l’on privilégie la rentabilité au détriment de la sécurité. Il y a aussi des problèmes au niveau de la flotte. On sait, par exemple, que beaucoup d’Antonov ne sont plus en mesure de voler. Et d’ailleurs, il y a eu toute une série d’accidents, ces dernières années, avec des Antonov.

Depuis 1996, le premier accident a eu lieu au marché Type Ka. On a eu à parler avec les autorités de l’époque, mais on a été dévié de gauche à droite. Comment voulez-vous envoyer un avion 727 ou bien un DC 9 à Goma alors que la piste était utilisée par la Monuc avant qu’ il y ait le tremblement de terre. Or, la Monuc n’utilise plus des avions à réaction pour la piste de Goma parce que la piste n’a plus deux mille mètres de longueur pour mieux permettre des manoeuvres à une certaine attitude. Avec cette distance réduite, dès qu’il y a un problème et que vous abandonnez les manoeuvres de décollage, vous rentrez dans les maisons

Le fait qu’il y ait toute proche de la piste de ces aéroports, des quartiers où résident les populations, c’est fréquent au Congo ?

Logiquement, c’est l’ Etat qui devrait s’occuper de cela. il n’y a pas que ça qui doit assurer la sécurité des gens autour des aéroports. C’est une situation bizarre autour des aéroports. C’est-à-dire que ces gens ne devraient normalement pas être là. Ces avions qui abordent le décollage sont souvent en surcharge. Et si vous abandonnez les manœuvres de décollage quand un problème arrive , vous quittez la piste et tous les gens qui sont autour de la piste vous les ramassez sans aucun problème.

A vous écouter, on a l’impression que tout tient du miracle lorsqu’on fait un vol ?

Et oui, c’est un miracle. Ici au Congo, le miracle est « congolais ». Les avions sont en surcharge, les pistes non entretenues, les pilotes ne sont pas suivis. C’est l’ Etat qui devrait combattre tout cela. Raison pour laquelle j’ ai cessé de voler depuis deux ans. C ‘est très dangereux.