Justice

L’affaire de l’assassinat de Daniel Boteti, vice-président de l’Assemblée provinciale ville de Kinshasa, devant le tribunal militaire de garnison de Ngaliema, a pris depuis jeudi dernier, une nouvelle tournure avec le pavé du prévenu Mwewa, qui a cité André Kimbuta, gouverneur de la ville de Kinshasa, comme étant l’un des commanditaires.
Une demande des avocats de la défense, acceptée par le tribunal, a enjoint le ministère public de procéder au prélèvement de tous les appels téléphoniques émis par le gouverneur de la ville, ainsi que ceux des recharges des unités pour tous ses appareils cellulaires. Voilà une fenêtre ouverte sur la vie professionnelle et privée de l’autorité urbaine et la place automatiquement dans le collimateur de la justice militaire, avec l’éventualité de la voir comparaître prochainement et physiquement devant les juges.

On ne peut que déplorer le soir de vendredi 18 juillet, la coupure d’électricité à la base de l’interruption des émissions de la plupart des chaînes de télévision ayant promis de larges extraits sur les audiences. Fait insolite et inédit, dans un paquet de 45 chaînes, 32 n’émettaient plus à Kinshasa et ses environs. Sur les chaînes encore opérationnelles, les images étaient brouillées, sauf sur celles proposant la musique, le cinéma et la prédication.
On espère toutefois que de tels incidents ne vont pas se répéter à l’avenir pour ne pas priver le public des développements ultérieurs de cette affaire.

Des secrets sur la carte SIM au camp Tshatshi

A l’audience du 18 juillet, le prévenu Patrick
Mwewa et le garde du corps de Daniel Boteti, le brigadier Kankonde wa Kankonde, ont subi tour à tour un feu nourri de questions aussi bien de l’organe de la loi que des avocats de la défense. En possession de toutes ses facultés mentales, Patrick Mwewa, l’un des présumés assassins du vice-président de l’Assemblée provinciale, s’est montré serein et cohérent. A la demande du Tribunal militaire relative à l’identité du ou des commanditaires, il a sollicité cinq minutes de réflexion. Ce qui a été fait. Sept minutes plus tard, le président l’a invité à livrer les éléments dont il disposait. Eclatant en sanglots, il a réitéré son vœu d’être sécurisé, car il allait dévoiler le nom d’un membre du gouvernement, une grande autorité.
« Qui est-ce au juste ? », lui a demandé le président qui commençait à s’impatienter. Après un court moment de silence, Mwewa a lâché que c’était le gouverneur de la ville, André Kimbuta. Cette fonction et ce nom ont suscité une forte agitation au sein de l’assistance ainsi que chez les juges et les avocats des deux parties. Cette révélation bouleversante a été aussitôt actée par le greffier.
Sur insistance du tribunal et par souci de précision, le prévenu Mwewa a répété par deux fois que c’était le gouverneur de la ville. «Parles-tu du vice-gouverneur ou du gouverneur de la ville ? », a voulu s’enquérir le juge. Mwewa a soutenu qu’il ne se trompait pas, avant d’ajouter que c’est son ami Kadi, un autre malfaiteur en fuite, qui assurait la liaison entre leur bande et l’autorité urbaine.
« L’as-tu personnellement vu ou es-tu entré un jour en contact avec lui ? » A cette question, le prévenu a déclaré qu’il ne l’avait vu ni rencontré aucune fois. Patrick Mwewa a signalé qu’à sa demande d’une telle rencontre, Kadi avait promis que cela se ferait le moment venu.
« Combien les présumés assassins avaient-ils perçu pour ce coup ? ». Sans ambages, il a parlé de la somme de 1.200 dollars, qu’il a reçu à Mikonga, en compagnie de cinq de ses compères, qui ont bénéficié chacun de la même somme. « C’est Kadi qui a procédé au partage », a-t-il révélé, évitant de donner plus de détails sur le « shida » ( crime). Selon Mwewa, Kadi s’est limité à les assurer que de plus amples informations sur le coup leur seraient communiquées ultérieurement.
« Qu’as-tu effectué comme dépenses ? », s’est enquis le président. Le prévenu a raconté qu’il avait dépensé 300 dollars et qu’il lui restait 900 dollars, qui auraient été arrachés par des policiers chargés de l’arrêter.
Il a affirmé d’autre part que si la « Sim » de son téléphone était retrouvée, le tribunal aurait plus de détails sur ses allégations. Cette « Sim » se trouverait dans sa chambre à coucher, au Camp Tshatshi.

Braquages de Shabani Nonda et d’autres victimes
L’organe de la loi, soucieux de découvrir la vraie personnalité du prévenu, et ses liens avec ses compères, a obtenu du tribunal militaire, de procéder samedi dernier, au Centre pénitentiaire et de rééducation de Kinshasa, à la confrontation entre Mwewa et ses consorts arrêtés précédemment et tous les criminels impliqués dans les braquages du footballeur congolais Shabani Nonda, des députés nationaux Onusumba et Matadi Nenga, du colonel Kasangana, secrétaire général à la Défense chargé des Anciens combattants, des journalistes Sévérin Bamanisa, de Zacharie Bababaswe, de la maman de la star JP Mpiana et de tant d’autres victimes.
Le parquet militaire avait ouvert à ce sujet un autre numéro RMP à charge des prévenus, a indiqué l’organe de la loi, avant d’inviter les avocats à assister aux confrontations dans ces autres affaires qui suivent la procédure ordinaire. Qu’ont apporté toutes ces confrontations ? Une somme d’informations sur le lourd passé criminel, leurs différents antécédents carcéraux et la confirmation de l’existence d’une association des malfaiteurs tentaculaire, opérant par groupes ou sous-groupes, une bande organisée hiérarchisée et qui traîne à son actif, plusieurs crimes endémiques à Kinshasa.

Un garde du corps agité

Le brigadier Kankonde wa Kankonde, appelé vendredi à la barre, a paru fort agité. C’était sa première fois de comparaître devant un tribunal militaire et dans une affaire criminelle. Déclinant son passé, il a parlé de son incorporation au sein de la police, lors de l’intégration des éléments des Forces d’autodéfense populaires et de sa formation pendant une année, au camp Lufungula, à Kinshasa.
Il a déclaré avoir appris la théorie sur le maniement de deux armes Fa et GP, mais jamais fait la pratique dans un champ de tirs. Ces graves lacunes dans le recrutement, la formation et le choix des policiers ont été relevées par les avocats des parties civiles.
L’homme a donné plusieurs versions des faits survenus dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 juillet. Première version : à la vue des assaillants, les uns en tenue militaire, un en tenue civile, son «patron » lui avait demandé de se présenter. Alors qu’il se dirigeait vers eux, des assaillants ont ouvert le feu sur la Mercedes Benz sans sommation. Pour sa part, il a répliqué immédiatement.
Seconde version : Kankonde wa Kankonde a affirmé que dans la voiture climatisée et aux vitres relevées, les bandits avaient lancé « telema » et aussitôt ouvert le feu. Il dit avoir riposté sur le champ en tirant sur celui qui s’est posté à l’aile avant droit sans le toucher.
Daniel Boteti est alors sorti par la portière gauche pour aller se réfugier dans les herbes. Le garde du corps qui a perdu les traces de son « protégé », s’est mis à couvert en tirant sur une ombre qui gesticulait près d’un mur de clôture. Atteinte par une balle, cette ombre s’exclamera : « Obomi ngayi ».
Interrogé, Patrick Mwewa dit pour sa part qu’il avait plutôt crié : « Ah ! Nakufi ! ». Selon le croquis du lieu, la police scientifique a fixé la présence de la victime Boteti loin de sa voiture et dans les herbes, non loin du mur de clôture d’une parcelle des environs.
Vu ces incohérences à chaque audience, le tribunal se demande quelle version retenir. Pour faire avancer les choses, les avocats de la défense ont exigé le rapport médico-légal sur l’opération subie par Patrick Mwewa, celui de l’expert en balistique sur les douilles prélevées sur les corps de Boteti et Mwewa, et celui de la situation sécuritaire dans le secteur entre 21 et 2 h du matin.
En tout état de cause, Mwewa et Kankonde devraient éclairer le tribunal sur leurs mouvements et gestes, lors de la reconstitution des faits sur le lieu. L’audience reprend ce lundi.

Source : le Phare/Kinshasa