Muzito

Depuis vendredi 10 octobre, le président de la République, Joseph Kabila, a fixé l’opinion tant nationale qu’internationale. Il a jeté son dévolu sur le Palu Adolphe Muzito. Le suspense n’aura pratiquement duré que deux petites semaines, donnant toutefois l’occasion aux bookmakers et autres pronostiqueurs de se régaler dans un exercice qui avait fait émerger deux noms, en l’occurrence Kamerhe et Muzito. La « nature » a certes préféré l’ancien ministre du Budget au président de l’Assemblée nationale, mais n’empêche. L’un et l’autre choix n’en valaient pas moins la peine. Bien au contraire. Vital Kamerhe aurait pu faire l’affaire, susurre-t-on. Même capital de sympathie pour Adolphe Muzito aussi. Bien que n’étant pas un vieux routier en politique, il peut bien surprendre… Il ne manque pas d’atouts.

Plus les jours passent, plus les choses se précisent ; plus aussi le décor se met en place. Hier, on en était au stade de supputations et de scénarios dans la désignation du Premier ministre. Deux questions revenaient constamment sur les lèvres des uns et des autres : allait-on faire prévaloir les accords signés entre l’AMP et le PALU ? Qui allait succéder au patriarche Antoine Gizenga et prendre les commandes à la Primature ?

Dans la foulée, deux logiques prenaient le dessus avec deux schémas : puiser dans le vivier PALU dans le premier cas, et chercher au niveau de l’Alliance de la majorité présidentielle l’oiseau rare. C’est dans ce contexte que s’étaient finalement imposés, dans les calculs, le nom d’Adolphe Muzito et celui de Vital Kamerhe. Mais au finish, le président de la République a tranché en nommant Adolphe Muzito, Premier ministre.

Il est vrai que Vital Kamerhe aurait pu faire l’affaire. On dit de lui qu’il est un « homme du terrain et des situations difficiles ». Son passage au secrétariat général du PPRD est éloquent. Chacun se remémore son dynamisme politique pendant la période électorale pour faire de ce parti un grand ensemble politique et convaincre un bon nombre de Congolais à y adhérer jusqu’à voter pour le président Kabila.

Déjà à Sun City, lors du Dialogue intercongolais, il composait avec le professeur Samba Kaputo un  « duo » valable face à un autre duo tout aussi valable à cette époque  « Kamitatu – Ruberwa ». Depuis qu’il a été élu président de l’Assemblée nationale, il tire son épingle du jeu à tel point que l’on n’a pas hésité à l’associer à la Commission d’organisation de la Conférence de paix, sécurité et développement pour les provinces du Nord et du Sud-Kivu. Aujourd’hui, il est vice-président du comité directeur du Programme Amani.

Muzito dans le pré-carré de Gizenga

L’actuel Premier ministre et l’homme du sérail de PALU. Agé de 51 ans, licencié en économie industrielle à l’Unikin, il a été successivement chef de marketing à la Renapi, Conseiller au ministère du Budget en I991, Inspecteur des Finances, Commissaire aux comptes à la CINAT avant d’être nommé ministre du Budget dans le gouvernement Gizenga. Discret, affable, il passe pour le cerveau moteur de Palu, l’idéologue ou l’éminence crise de ce parti et de Gizenga. On dirait de lui, dans certaines circonstances, qu’il était le « Cardinal Richelieu » de Gizenga pendant que son collègue Mayobo, l’ancien ministre près le Premier ministre Antoine Gizenga, assumait les fonctions de porte-parole du Palu et de l’ex-Premier ministre.

Facilement repérables lors de tout le parcours du dialogue intercongolais aux côtés du patriarche Antoine Gizenga, ils se sont distingués par une cohérence et une constance dans les idées politiques durant toutes les étapes du dialogue intercongolais. Dans l’opposition à cette époque, ils s’étaient réclamés demeurer dans ce camp pendant la transition, n’attendant que les élections pour un pouvoir légitime. C’est ainsi que Muzito a été élu député national tout en lorgnant le gouvernorat de la ville de Kinshasa, avant d’être nommé ministre en charge du Budget.

Ce rappel vaut la peine pour autant qu’il n’a pas droit à l’erreur. Raison tout aussi valable qu’il pourrait surprendre dans l’hypothèse où il a certainement tiré les leçons utiles de ces 20 mois d’exercice dans le gouvernement Gizenga.

Il est vrai que la tâche qui est sienne est immense. Il le reconnaît tacitement dans ses premières déclarations publiques après sa nomination au poste de Premier ministre. Aussi, se veut-il rassurant, optimiste et bien déterminé à marquer sa présence à la Primature.

C’est ainsi qu’il entend pleinement assumer ses responsabilités avec les pleins pouvoirs qui lui sont reconnus par la Constitution en tant que chef du gouvernement. A ce sujet, il annonce qu’il résistera à tout trafic d’influence de la part de ceux qui prétendent être dans le sillage du président de la République.

Gouvernement parallèle

Il ne fait l’ombre d’aucun doute que le Premier ministre fait allusion à l’existence   d’un « gouvernement parallèle » qui a toujours fait ombrage au gouvernement officiel. Un gouvernement parallèle dont les membres se recrutent dans le cabinet du chef de l’Etat et dans ce cercle retreint mais influent de la présidence de la République. En affirmant détenir l’imperium, ce sont là de premiers propos encourageants. Mais saura-t-il tenir tête à ces personnalités qui agissent toujours dans l’ombre ?

Autre propos encourageant est cette proposition de dialoguer avec toutes les couches de la population, mais comme priorité la situation sécuritaire au Kivu et en Ituri où il compte se rendre prochainement. C’est dans cet ordre d’idées qu’il est disposé à nouer sans tarder un dialogue avec le Rwanda et l’Ouganda. Ces deux pays, à en croire les dernières analyses, soutiennent le CNDP de Nkunda et les FPCJ de l’ Ituri. Il s’agit, d’un côté, des FDLR, du nobium et des minerais ( coltan) du Kivu, et de l’autre, la LRA, et surtout le pétrole du Lac Albert qui constitue pour l’ Ouganda une question de vie ou de mort. Le Premier ministre entend ainsi mettre un terme à toutes les critiques sévères émises contre l’immobilisme qui caractérisait le gouvernement Gizenga.

Bien entendu que l’Opposition se veut encore sceptique. Si le MLC François Muamba considère la nomination d’Adolphe Muzito comme « un non événement », le député CDC Kiakwama kia Kiziki veut le juger sur pièces : « Il est dommage que ce pays s’accroche encore aux accords électoraux, alors même que la maison Congo brûle. Nous aurions voulu autre chose, mais nous jugerons sur pièces. Nous l’attendons. Premièrement, dans les meilleurs délais, il doit faire une déclaration de politique générale, laquelle ne devrait pas porter sur les lieux communs qu’on a connus jusqu’ici. Deuxièmement, que la formation du gouvernement ne se fasse pas sur une base politicienne, mais en fixant les priorités ». – Ceci dit, le Premier ministre est bel et bien averti. Il devra agir en conséquence.

Bientôt les consultations

En attendant, le Premier ministre se prépare à entamer officiellement les consultations pour la constitution du gouvernement. Mais ce lundi, il est prévu qu’il soit reçu par le président de la République. De cet entretien, certaines options importantes seront levées pour une nouvelle impulsion au sein du futur gouvernement après les grandes orientations arrêtées par le président de la République dans son dernier message à la nation.

Auparavant, hier dimanche, le Premier ministre a été reçu par la base du PALU. Une cérémonie grandiose et haute en couleurs au cours de laquelle les militants du Palu ont exprimé leur gratitude au président de la République pour le choix opéré en la personne de Adolphe Muzito. Un choix qui rencontre les préoccupations du Palu et témoigne de la volonté politique du président de la République de respecter ses engagements. Aussi, les militants de ce grand parti se sont engagés à soutenir l’action du gouvernement, plus particulièrement le programme de 5 chantiers du président de la République.

Prenant la parole à son tour, le Premier ministre a abondé dans le même sens en commençant par remercier le chef de l’Etat pour avoir fixé son choix sur sa modeste personne. Il a tenu à faire remarquer que le Palu et la famille politique du chef de l’Etat ont les mêmes origines politiques : le nationalisme et le lumumbisme. Certes, à un moment donné de l’ histoire, l’un des mouvements politiques avait emprunté la voie des armes, mais le PALU est demeuré dans la non-violence. Cependant, leurs chemins se sont croisés avec le déroulement des élections pour un pouvoir démocratique et un mariage qui privilégie la reconstruction nationale.

Aussi, a-t-il fait observer que le gouvernement Gizenga a réalisé de «  progrès » indiscutables. Il inscrit par conséquent l’action de son gouvernement dans la continuité en ayant toujours à l’esprit cette préoccupation d’améliorer progressivement le vécu quotidien des Congolais.

Source : Le Potentiel/Kinshasa