Alors qu’on lui fait déjà beaucoup trop d’honneur en acceptant de négocier avec lui, le voilà qui précise qu’il veut des négociations directes en bipartites. Autrement dit : il ne se satisferait pas d’être l’un des participants d’une conférence générale, en même temps que les états de la région ou que les autres milices qui infestent les Kivu et la Province Orientale.A son avis, le refus de négocier de la manière qui lui agrée, de la part de Kinshasa, c’est « relancer la guerre » et il menace de pousser celle-ci jusqu’à renverser le gouvernement.

Jusqu’ici, à chaque fois que des négociations ont eu lieu, Nkunda et le Rwanda n’y ont jamais été présents simultanément. Le CNDP (1) était à Goma (2) et il a signé les accords créant le processus Amani. Le Rwanda n’y était pas. Le Rwanda était à Nairobi (3) , mais pas Nkunda. Cela rend plus facile la fiction du Rwanda « étranger aux affaires congolaises ». Et le Rwanda tient à maintenir cette fiction. Certes, l’ONU et les Etats-Unis mettent beaucoup de bonne volonté à ne pas voir ce qu’ils ont devant les yeux. La très officielle « Voice of America » a encore informé le monde aujourd’hui que les Américains considéraient qu’on ne leur avait donné « aucune preuve (4) de l’implication du Rwanda » dans les troubles de l’Est. VoA précisait que Peter Clottey, à Washington, tenait ces informations de leur correspondant à Kinshasa , Jack Kahora. (C’est fort bien d’utiliser des Africains comme correspondants en Afrique, mais pourquoi aller les chercher précisément, dans la Région des Grands Lacs ?) Il ne faudrait quand même pas demander à la Communauté Internationale d’aller trop loin dans l’invraisemblance. On peut ne pas voir une puce. Il est plus difficile de prétendre, sans rire, qu’on ne voit pas un éléphant (5).

Nkunda, lui aussi, joue un personnage dont il ne prétend pas s’écarter : il est le chef d’une petite force armée qui veut protéger les Tutsi contre les FDLR (6). Pourquoi, dès lors, se bat-il toujours contre les FARDC , jamais contre les FDLR ?… Mystére !
Sa milice proprement dite peut tout au plus compter 10.000 hommes. Ses succès militaires sont liés surtout à un terrain très difficile qui se prête magnifiquement à la défensive, aux embuscades et aux coups de mains. Mais cette « forteresse naturelle » est assez petite, même par rapport simplement aux deux Kivu.
En utilisant ces forces-là sur ce terrain-là, il lui serait parfaitement possible de proclamer l’indépendance du district de Rutshuru, où il vient d’installer solennellement son « administration ». D’autant plus qu’il continuerait sans doute d’y bénéficier d’un certain soutien de la bourgeoisie locale, parce que ce « territoire libéré » est en fait une plaque tournante de la contrebande des minerais pillés à destination de l’Ouganda et du Rwanda, et que ce trafic n’est pas perdu pour tout le monde.
Cette menace-là ne sonne pas comme un coup de canon et n’impressionnerait sans doute pas grand monde. Elle serait cependant vraiment à la portée du CNDP.

« Renverser le gouvernement de Kinshasa » voudrait dire rééditer l’aventure de l’AFDL de Laurent Kabila en 1997. C’est-à-dire : faire entrer au Congo un nombre important, donc visible, de soldats rwandais et ougandais. D’autant plus nombreux, probablement, que les FARDC (7) n’imiteraient sans doute pas tous les FAZ (8) qui a bien des endroits ont tout simplement refusé de combattre, et que, sorti des quelques parages où il peut compter sur la solidarité ethnique de populations qui lui sont apparentées, il ne pourrait plus trop compter recruter pour étoffer son armée, contrairement à la situation de 1997.

Il faudrait donc, pour que Nkunda mette sa menace à exécution, qu’il renonce à son personnage de « résistant congolais » et abatte ouvertement ses grosses cartes, c’est-à-dire l’armée rwandaise. Au poker, il faut savoir bluffer, mais il ne faut pas le faire trop fort.

Source : / altermonde-sans-frontières