L’idée du président français, Nicolas Sarkozy, de voir Congolais et Rwandais « se mettre en ménage » pour co-gérer les ressources minières présentes dans le sous-sol du Nord-Kivu a eu l’effet d’une bombe dans le microcosme politique congolais le week-end dernier. Qu’on l’aime ou pas, le bouillant homme d’Etat français a peut-être exprimé là tout haut, ce que beaucoup de ses collègues occidentaux pensent tout bas. Dès lors que l’idée est tombée dans le domaine du public, elle mérite d’être examinée sous toutes ses coutures. La première des questions à se poser est de savoir si dans le lot des préalables au retour d’une paix durable dans la partie Est de la République, il n’y a pas justement celui de la co-gestion des richesses minières du Nord-Kivu entre Congolais et Rwandais. En effet, nul ne sait, au sein de l’opinion congolaise, à quel prix la rébellion du CNDP (Conseil National de la Défense du Peuple) a accepté de stopper son offensive militaire aux portes de Goma, alors que la ville était à sa portée. C’est également le flou autour de la décision du gouvernement de Kinshasa de s’asseoir autour de la même table que des émissaires du général déchu Laurent Nkunda, à Nairobi, sous le parrainage des Nations Unies et de l’Union Africaine, alors que pendant longtemps, le discours était au refus de tout dialogue avec des fils égarés de la République, dialogue pourtant proposé par l’Assemblée Nationale.

Des interrogations traversent de nombreux esprits au regard du récent deal conclu par Kinshasa et Kigali, pour la traque des miliciens armés des FDLR (Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda). Cette cohabitation militaro-sécuritaire paraît d’autant surprenante qu’elle a été discutée, côté rwandais, par le général James Kabarebe en personne, l’officier supérieur militaire rwandais le plus diabolisé en RDC. L’autre fait bizarre est à chercher dans la dissidence intervenue au sein du CNDP, avec la montée en puissance du général Bosco Ntaganda, avec la bénédiction non avouée des officiels congolais et rwandais. Qu’est-ce qui explique l’empressement subit des autorités rwandaises de faire cesser les crépitements des armes au Nord-Kivu et de sécuriser la frontière commune par la chasse concertée à donner aux « forces négatives » ? Le ballon d’essai de Nicolas Sarkozy n’aurait-il pas déjà trouvé des « partenaires bien démarqués » dans les camps rwandais et congolais, pour faire mouche, le moment venu ? Un débat de fond s’impose… De nombreux compatriotes paraissent encore K.O. debout à l’annonce de l’initiative française. Certains observateurs pensent que s’il faille absolument aliéner tout ou partie du territoire national, la moindre des choses serait d’ouvrir un large débat, tant au sein des institutions nationales que provinciales mais aussi au niveau de l’homme de la rue, surtout au Nord-Kivu. Les Congolais ont de plus en plus le sentiment qu’une partition en douceur de leur pays, qui ne dit pas son nom, serait en marche, avec la complicité de ceux à qui ils ont donné des mandats politiques à travers les urnes, en 2006. Alors que l’on n’a pas fini de s’agiter autour des contrats miniers avec des entreprises chinoises, des contrats pétroliers avec l’Angola, sur le littoral, et l’Ouganda, dans le lac Albert, voici qu’une société minière mixte rwando-congolaise «en gestation» s’invite sur les gisements miniers du Kivu. Entre autres prétextes que l’on brandit pour justifier une telle démarche, il y a d’abord l’incapacité du gouvernement congolais à contrôler et casser le trafic des ressources minières dans cette partie du pays, mais aussi la mauvaise gestion des dividendes financiers que l’Etat congolais tire de la commercialisation de ses propres exportations minières. L’expertise rwandaise mal vue D’où l’idée de création d’une société mixte congolo-rwandaise, sous le parrainage des occidentaux, pour l’amélioration de la gestion des richesses minières congolaises et leur répartition équitable entre Congolais et Rwandais d’abord et ensuite entre Congolais. L’on pense que la présence des Rwandais, aux côtés des Congolais, favoriserait une meilleure visibilité dans la comptabilité des recettes minières du Nord-Kivu, qui s’évaporent dans des activités de contrebande organisée aussi bien par des privés que des décideurs congolais. Même si c’est le cas, le peuple congolais aimerait avoir son mot à dire dans une association visiblement contre-nature entre Congolais et Rwandais, pour gérer collégialement un patrimoine exclusif aux Congolais. Pour peu, d’aucuns seraient tentés de penser à une insulte au leadership congolais, jugé manifestement faible et donc incapable de gérer à la fois les fabuleuses richesses du pays et l’immensité de son territoire. A supposer que les gouvernants aient failli, le peuple congolais, lui, pense devoir relever le défi de la sauvegarde de l’indépendance nationale, des intérêts de la République face à une initiative qui s’apparente à une négation de leur existence en tant que peuple souverain. Jusqu’à preuve du contraire, les populations congolaises ne ressentent pas le besoin d’une expertise rwandaise dans la mise en valeur et la gestion de leurs ressources naturelles. Aussi, s’engager dans une telle aventure sans sa caution pourrait entraîner comme conséquence le désaveu de ceux qui auront bradé à la fois la souveraineté nationale et les richesses communes. N’est-ce pas que si d’aventure, le peuple congolais en général et les ressortissants du Kivu en particulier s’avisaient à disqualifier les animateurs des institutions actuelles de la République, ils représenteraient un danger plus grave que celui que fait peser pour l’heure le CNDP sur l’avenir du pays ? En définitive, le dossier de la présumée société mixte congolo-rwandaise chargée de donner des leçons de gestion et de transparence devrait être suffisamment mûri avant que ne soit levée une quelconque option. Le faire passer comme une lettre à la poste pourrait causer, pour la cohésion nationale, des dégâts difficiles à contrôler.

Source : le Phare/Kinshasa