telephonePour faire repeindre sa maison ou son magasin sans débourser 1 franc (congolais), dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), il suffit de s'adresser à un opérateur de téléphones portables. A Goma, ville traversée par les conflits depuis quinze ans, ces sociétés se font une concurrence très rude. Cinq à se disputer la clientèle, elles se sont dotées de commandos de peintres prêts à venir ravaler en un temps record les façades, pourvu qu'elles se trouvent dans une rue passante. Naturellement, la générosité n'étant pas de ce monde en crise, chaque bâtiment repeint à neuf en couleurs criardes doit porter en lettres gigantesques le nom et les slogans publicitaires de la compagnie téléphonique qui fournit la peinture. Les rues en tirent une allure étrange, mais l'enjeu est de taille.

La RDC dispose d'environ vingt millle lignes fixes pour une population de soixante millions d'habitants, le taux le plus bas de la planète. En comparaison, on y dénombre cinq millions d'utilisateurs de téléphones portables. Dans un pays où l'économie est "dollarisée", la puce donnant accès à un réseau s'achète 1 simple et minuscule dollar dans la rue.

Parmi cinq opérateurs, comment choisir ? L'affaire est subtile, et implique un mélange de considérations sociales, économiques, voire politiques. L'un des réseaux, filiale d'une compagnie sud-africaine, est celui dont les communications sont les plus chères. Il y a gagné un qualificatif : "pour ceux d'en haut". Il touche la clientèle persuadée que le prix fait la qualité, donc le prestige, et vice versa. "Au Congo, les gens recherchent ce qui est cher", analyse un vendeur de cartes de téléphone, ami de la sociologie spéculative. Le réseau proposant les tarifs les plus bas, inversement, est la filiale d'un groupe chinois. Il a naturellement hérité du qualificatif opposé : "pour ceux d'en bas".

Un autre opérateur pâtit de la nationalité de ses investisseurs, en provenance du Rwanda, pays voisin impliqué dans deux guerres au Congo et dans l'exploitation illicite de ses matières premières, selon les Nations unies. Donner son numéro avec le préfixe de ce réseau revient à sous-entendre des sympathies pour le Rwanda. En orientant ses choix téléphoniques au Congo, il est donc possible de transformer sa maison en panneau publicitaire ou de manifester son nationalisme.

Cela n'a rien d'excessif si l'on se souvient que l'aventure du téléphone portable en Afrique a commencé ici, dans les années 1980, en collant à l'histoire tourmentée du pays. Alors que s'effondrait le réseau de lignes fixes en même temps que les infrastructures du pays pillées par ses dirigeants, Miko Rwayitare, ingénieur congolais d'origine rwandaise, pour tout simplifier, avait créé la première société de portables, Télécel. Les combinés en forme de brique, d'abord signes extérieurs de richesse, préfiguraient la révolution de la communication. Vingt ans plus tard, le portable a envahi le continent. Le nombre d'abonnés y progresse deux fois plus vite que dans le reste du monde, et devrait atteindre 485 millions d'ici à 2012. Il n'était que de huit millions en 2000.

Au Congo, la guerre du portable a aussi précédé la guerre tout court. En 1996, Jean-Pierre Bemba, homme d'affaires issu de la nomenklatura de l'époque du maréchal Mobutu, lançait un réseau concurrent de Télécel. Trois ans plus tard, il se diversifiait en lançant cette fois un mouvement rebelle. Peut-être regrette-t-il aujourd'hui de ne pas s'en être tenu à sa première et prometteuse activité ? A la suite d'abominations commises par ses troupes, il est aujourd'hui l'un des prisonniers de la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, aux Pays-Bas.

Téléphoner, à Goma, c'est aussi faire effectuer un retour aux sources à son appareil. L'un des composants essentiels pour la fabrication des portables est extrait tout près. Dans l'est du Congo se trouvent le tiers des réserves mondiales de coltan, un minerai composé de deux métaux conducteurs, le colombium et la tantalite. La tantalite entre dans la fabrication, notamment, des minuscules condensateurs indispensables à la miniaturisation des téléphones portables. Le coltan, que les Etats-Unis considèrent comme "stratégiquement essentiel", alimente aussi des trafics qui profitent aux groupes armés de la région.

Adopté partout en Afrique, le téléphone portable épouse les heurs et malheurs, les drames et les innovations d'un continent en mutation. Au Kenya, un système de transfert d'argent par mobile connaît un tel succès qu'il concurrence les banques, en permettant d'ouvrir des "comptes virtuels" sur la base de simples numéros de téléphone. En Somalie, des insurgés islamistes, les groupes Al-Shabab (la jeunesse), développent des systèmes explosifs télécommandés inspirés des insurgés irakiens. Pour le déclenchement à distance de cet engin de mort, le dernier modèle en usage intègre un téléphone portable, le moins cher du marché à Mogadiscio, vendu dans la rue à 40 dollars.

Les Shabab ont fabriqué de telles quantités de ces systèmes que Mogadiscio a connu une pénurie de portables bas de gamme, avant qu'un importateur n'en inonde le marché. C'est alors que les soldats de la paix ougandais, déployés à Mogadiscio, ont imaginé d'en réexporter des cargaisons vers leur propre pays. Les Shabab, qui affirment mener un djihad contre les soldats ougandais, ont réagi en menaçant de mort l'importateur, aujourd'hui réfugié à Dubaï pour éviter de voir exploser sous lui un des systèmes construit avec ses téléphones.

Source : le Monde