matadi« Depuis le mois de novembre, a dénoncé François Kimasi, Kinshasa n’envoie plus d’argent à la province du Bas-Congo. Il a fermé les robinets. Conséquence : pas d’investissement, pas de salaire. Le malaise est perceptible partout». Le président de l’Assemblée provinciale du Bas-Congo l’a dit à la faveur d’une entrevue avec Le Potentiel. Il s’est dit, par la même occasion, opposé à la construction d’un pont entre Kinshasa et Brazzaville.

On parle de plus en plus de l’existence d’un malaise social dans le Bas-Congo. Quelle est, selon vous, la situation qui prévaut exactement dans cette province ?

Il y a effectivement un malaise social au Bas-Congo. Il est dû principalement au fait que le gouvernement central n’envoie plus de l’argent au Bas-Congo. Depuis le mois de novembre, on ne voit plus rien venir. Kinshasa a fermé les robinets. Conséquence : pas d’investissement, pas de salaire. Même au niveau de l’Assemblée provinciale, ce malaise social est bien perceptible. Il se caractérise par des critiques acerbes. Tout le monde est convaincu d’une chose : Kinshasa (siège des Institutions nationales) n’aime pas le Bas-Congo. «Nous en avons la preuve. Elle est là », répète-t-on à l’envi. La question que l’on se pose maintenant est celle de savoir si l’on va continuer ainsi. Dans tous les cas, au Bas-Congo, on ne se le cache plus : «Le gouvernement central consomme notre argent. Nous qui produisons, on ne nous retourne rien».

Une partie de l’opinion estime que, jusque-là, l’Assemblée provinciale n’a pas bien fait son travail de production législative. Quelle réponse donnez-vous face à une telle récrimination ?

Je ne partage pas cette opinion. Elle ne reflète pas du tout la réalité. L’Assemblée provinciale a essayé de faire tout son possible. Du côté lois, elle a pris des lois qu’il fallait pour que la province marche. En tant qu’autorité budgétaire, il faut aussi reconnaître qu’elle abat un travail de titan. Les observateurs impartiaux le reconnaissent. Mais, il y a un grave problème. Nous sommes butés au manque de rétrocession de nos 40%.

Apparemment, vous n’émettez pas sur la même longueur d’onde avec le gouvernement central, notamment sur cette question de rétrocession. Quelle est, en fait, la pierre d’achoppement ?

C’est vrai ce que vous dites. En ce qui concerne par exemple les lois, la province en a pris un certain nombre. C’est le cas de l’édit sur les taxes locales. Mais il se fait que le gouvernement central a interdit cet édit. Et il l’a fait savoir non pas par un document écrit, mais par un simple communiqué n’ayant aucune valeur. Le comble dans tout cela, le gouvernement central vient à Matadi. Il lève sa suspension, mais il ne prend pas des mesures d’accompagnemen. Quelle conclusion voulez-vous que les Bakongo en tirent ? Conclusion : «le gouvernement central se moque de nous ».

Est-ce que vous ne faites pas un procès d’intention à l’endroit du gouvernement central ?

Est-ce que vous voyez un procès d’intention dans ce que je suis en train de développer ? A ce que je sache, il n’y en a pas un. Je vais vous donner un autre exemple qui conforte l’idée que les Bakongo se font de l’attitude du gouvernement central envers leur province. On a commencé la route Kisantu-Kimvula. Le président de la République lui-même s’est rendu sur place pour procéder à l’inauguration des travaux de réhabilitation de cette route. A Matadi, le gouvernement central a annoncé, par la voix de son porte-parole, l’ancien ministre Bongeli, aujourd’hui vice-Premier ministre chargé de la Reconstruction, qu’on allait donner de l’argent pour cette route, à savoir un million deux cent mille dollars Us. A ce jour, rien du tout. Les Bakongo se posent la question de savoir ce que veut le gouvernement central. Un autre exemple, on a pris un édit provincial sur le Budget. Après en avoir discuté en harmonie avec le ministre du Budget - avec les chiffres arrêtés à travers toutes les provinces, nous sommes retournés au Bas-Congo. Ensuite, nous avons élaboré notre budget en ajoutant ce que nous avions arrêté au niveau de la province. Malheureusement, l’édit, en ce qui nous concerne, a été truandé au niveau du gouvernement central. On n’en a même pas tenu compte. On donne des chiffres dont on ne veut pas. Or, la Constitution dit que le Budget national c’est le Budget qui fait l’addition entre le budget du gouvernement central et ceux des provinces ; ceux des provinces pris comme tels. Mais, le gouvernement central n’a rien respecté. Il a tout chambardé. L’Assemblée provinciale du Bas-Congo va porter plainte à la Cour suprême de justice pour ce non respect de lois.

Il y a quelques jours, l’Assemblée provinciale du Bas-Congo a eu une séance de travail avec la délégation de chefs de missions diplomatiques de l’Union européenne, lors de son séjour à Matadi. C’était à l’occasion de leur première réunion externe. Quelle a été la toile de fond de cette entrevue ?

Les chefs de missions diplomatiques de l’Union européenne ont effectivement choisi la belle ville de Matadi pour y tenir leur première réunion externe. C’est la première fois qu’ils l’ont fait en provinces. C’est un honneur et un privilège pour notre province. Effectivement, l’Assemblée provinciale les a invités à une séance de travail. Nous les avons salués en tant qu’artisans de la situation actuelle. Leurs pays, qu’on appelle communément Communauté internationale, ont joué un rôle pour stopper la guerre et aider notre pays à rétablir la paix et à se doter des institutions et des dirigeants issus des urnes. Ils ont aidé le pays à avoir une Constitution permettant ainsi aux Congolais de quitter des moments de guerre pour se glisser vers des moments de paix. Nous avons certes salué cela, mais nous leur avons aussi dit qu’il y avait quelque chose de fondamental qui était resté. En effet, la même Constitution a demandé à la Communauté internationale d’être le témoin et de suivre la pratique de paix dans le pays. Mais là, nous ne voyons pas l’action de la Communauté internationale. On dirait que tous ces pays se rebiffent, qu’ils sont silencieux parce que la Constitution est bafouée par le gouvernement central. Il la bafoue à sa guise. Il fait ce qu’il veut. Il interprète la Constitution comme il veut.

Nous avons aussi profité de cette occasion pour protester vivement contre les méthodes du FMI. Ce dernier a, entre autres, recommandé, par un document, au gouvernement central d’oublier de faire de rétrocessions pour donner place au paiement de la dette extérieure. Donc, ces messieurs de FMI, à partir de leurs bureaux climatisés de New York, peuvent impunément pousser les citoyens d’un pays à la mort ou les dresser contre leur propre pays. Peu importe parce qu’ils doivent, eux, récupérer leur argent.

Nous avons dit à la délégation des chefs de missions diplomatiques de l’UE que nous étions opposés à cela. Dans tous les cas, l’Assemblée provinciale a protesté.

Il est prévu la construction d’un pont entre Kinshasa et Brazzaville. Le dossier, en ce qui concerne notamment les études de faisabilité, avance à pas de géant. Des voix se sont élevées au pays pour dénoncer ce projet en ce qu’il fait peser une grave menace sur l’économie du pays en général et celle du Bas-Congo en particulier. Quel est votre point de vue ?

Nous sommes au courant de ce projet qui consiste à jeter un pont sur le fleuve Congo entre Kinshasa et Brazzaville. Vous savez que les institutions financières internationales font pression sur le Nepad en exigeant la construction d’un pont qui devra aller de Kinshasa à Brazzaville. S’il est construit, ce pont va tuer le Bas-Congo en particulier et l’économie de tout notre pays en général. L’idée de ce pont a été lancée, il y a plusieurs années, par une société française bien connue. Cette société veut contrôler tout le littoral de l’océan Atlantique. Elle a installé un port à Pointe-Noire qu’elle voudrait racheter. Mais, tout bien considéré, la dimension de Pointe-Noire ne répond pas à la grandeur de la République démocratique du Congo. Loin de là. Pour réussir leur coup, les pays d’Europe, la France en tête, font pression sur notre gouvernement en échange peut-être d’un appui on ne sait trop lequel. Ils pressent le gouvernement congolais. Malheureusement, ce dernier aurait marqué son accord pour qu’on puisse construire un pont entre Kinshasa et Brazzaville. Ainsi, on va prendre nos produits pour aller les vendre en Europe à travers le port de Pointe-Noire. Et pourtant, tout le monde chez nous sait que le Congo, sans port dans l’océan Atlantique, ne vaut pas un penny.

Même Mobutu, à qui l’on reproche beaucoup de choses, n’avait pas mordu à l’hameçon. Il avait toujours privilégié la voie nationale. Il ne pouvait pas en être autrement compte tenu de ce qui s’était passé avec la voie ferrée construite par le Congo, par l’Union minière, allant de Dilolo à Lobito. Voie ferrée détruite par la guerre d’Angola. Mobutu avait compris la leçon et avait opté pour la construction d’un port en eau profonde à Banana. Mais que vivons-nous aujourd’hui ? Les Français, faisant pression au travers du Sénégal, ont fait comprendre à notre gouvernement qu’en retour aux efforts que la France déploie sur le plan politique, notre pays devrait lui faire un cadeau qui consisterait à jeter ce pont – à financer dans le cadre du Nepad - pour que nous puissions dépendre de Brazzaville.

Les Congolais en général et les Bakongo en particulier disent aux Français que ce qu’ils sont en train de faire est un acte inamical. Dans tous les cas, les Bakongo vont tirer les conséquences qui s’imposent si jamais on construisait ce pont. S’ils veulent à tout prix jeter un pont entre Kinshasa et Brazzaville, il faudra, en même temps, qu’on construise le port en eau profonde de notre pays. Sinon, la politique étant ce qu’elle est, le peuple congolais comprendra que la France, à cause de ce qu’elle fait, veut amener notre président à accepter n’importe quoi. En tout cas, c’est ce que nous avons compris et le président français ne peut pas s’en défaire parce que toutes les radios en parlent et nous comprenons, même à demi-mot. Les enjeux, nous les connaissons, ce sont les intérêts français qui pressent le gouvernement à céder. Nous savons que c’est la droite française qui est à la base de tout cela.

Alors qu’elle est consacrée par la Constitution de février 2006, la retenue à la source des recettes à caractère national se fait toujours attendre, compromettant ainsi le développement du pays à partir de la base. Est-ce à dire que tous les espoirs se sont déjà envolés ?

Tout a bien commencé au Bas-Congo. Lorsque le pays a mis en chantier la Constitution, en tout cas, l’enthousiasme était là. Tout le monde se disait que cette fois-ci le pays allait connaître un mouvement. Surtout du fait que, de partout, le pouvoir allait être tout près du peuple. Malheureusement, dans l’application, on a vu autre chose : le gouvernement Muzito s’est mis à «dribbler» la Constitution et il continue à le faire. Tous les actes qu’il pose, sont des actes anticonstitutionnels. Le Budget actuel est anticonstitutionnel. Le professeur Vincent de Paul Lunda-Bululu et un autre sénateur l’ont formellement dénoncé mais la Cour suprême continue à garder silence. Silence coupable ? Silence d’incapacité de dire la loi ? Que doit dire le peuple ? Si la procédure n’a pas été respectée, la Cour suprême a le pouvoir de la rejeter. Mais, on ne voit rien venir. Les juges préfèrent se taire.

Qu’est-ce qui se dégage, enfin, de votre regard sur la situation générale du pays au jour d’aujourd’hui ?

La situation n’est pas bonne. Partout, c’est le même refrain : rien ne va. De l’enthousiasme, les choses ont tourné au vinaigre. Partout, il y a des plaintes. Première plainte : non application de la décentralisation. Deuxième problème, le problème du Kivu. Ca décontenance tout le monde. Nous essayons de dire à nos compatriotes du Bas-Congo qu’il faut appuyer le président de la République. On est en train de sortir de là. Mais un autre problème a surgi. Il s’agit du problème de Vital Kamerhe, président de l’Assemblée nationale.

Que savez-vous de ce dossier et quel commentaire en faites-vous à ce stade ?

Nous sommes en province. On n’a pas bien suivi les péripéties de cette affaire. Mais quand l’AMP exige la démission du président de l’Assemblée nationale, nous nous posons la question de savoir ce que demain sera fait. Est-ce que cela va bien servir le président de la République ? Ne risque-t-on pas de passer à côté de la plaque ? Je sais que, en politique, quand on crée une victime, souvent le peuple se met du côté de la victime.

source : le potentiel