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Virulente et frontale, l’attaque est venue de là où on l’attendait le moins. Mais qui a dit que Franck Diongo n’avait pas quelques petits comptes à régler avec le régime congolais ? Pourtant, le leader du parti lumumbiste progressiste, député honoraire n’a pas du tout l’air de s’amuser, renouant avec ces accents, quelque peu perdus dans le brouhaha d’une scène politique fragmentée, de ce que furent jadis les enfants terribles de l’opposition politique congolaise.

Ni plus ni moins, Franck Diongo critique les choix annoncés mardi par le ministre des Travaux Publics et Infrastructures Pierre Lumbi, dans lesquels le député honoraire trouve que l’Est de la RDC a été privilégié par rapport aux autres provinces et régions. « On a exactement investi là où la majorité et le président (de la république, Ndlr) ont été votés. Et à l’Ouest et au Centre où la majorité et le président n’ont pas été votés, on n’a pas investi », déclare Franck Diongo cité par Okapi. Avant de préciser : « Prenons le cas des routes. Pour la seule ville de Lubumbashi, on a investi dans les fonds chinois 1,6 milliards de dollars (…) Il n’y a pas seulement disparité, mais le choix politique a sacrifié. Donc, la politique du gouvernement fragilise la République. J’aurai souhaité une politique de solidarité nationale, pas le clivage Est-Ouest. Je vous l’ai dit, aucune route de l’Ouest n’a été choisie. Alors, réfléchissez-y ! »

Polémique

Le leader du parti lumumbiste progressiste fait allusion au programme de reconstruction annoncé mardi par le ministre Pierre Lumbi, avec un volet routes tellement fourni qu’on peut se demander à juste titre s’il sera effectivement exécuté. Ce ne sont pas les tâches qui manquent : reconstruction du tronçon Lufumi-Kwango sur la nationale n°1 au Bandundu ; reconstruction du tronçon Nsele-Lufumi sur la nationale n°1 à Kinshasa et au Bandundu ; reconstruction du tronçon Kwango-Kenge sur la nationale n°1 au Bandundu ; construction de l’autoroute Lubumbashi-Kasumbalesa au Katanga ; construction de la route Kolwezi au Katanga ; construction de la route Lubumbashi-Kasumeno-Kasenga au Katanga ; construction de la route Likasi-Kolwezi au Katanga ; construction et bitumage de la route Kasindi-Beni-Bunia-Niania au Nord-Kivu et Province Orientale ; construction de la route Boma-Matadi au Bas-Congo ; réhabilitation de la route Muanda-Boma au Bas-Congo ; réhabilitation de la route Bukavu-Kavumu au Sud-kivu ; réouverture de la route Uvira-Kalemie au Sud-Kivu ; réouverture de la route Kalemie-Nyunzu-Kabalo-Manono-Mituaba-Likasi au Katanga ; réhabilitation de la route Bukavu-Kasongo au Sud-Kivu et au Maniema ; réhabilitation de la route Kananga-Mbuji-Mayi-Kabinda-Kasongo au Maniema et Kasaï Oriental ; réhabilitation de la route Kasongo-Kindu au Maniema ; réouverture de la route Kisangani-Banalia-Buta-Aketi-Bunduki-Bumba et Bulia-Bondo dans les provinces Orientale et Equateur ; réouverture de la route Akula-Gemena-Mbari et Boyabo-Zongo dans la province de l’Equateur ; réouverture de la route Mongata-Bandundu-Nioiki-Bikoro dans les provinces de l’Equateur et Bandundu ; réhabilitation de la route Batshamba-rivière Loange plus construction pont ; réouverture de la route Kananga-Benadibele-Lodja ; réhabilitation de la route Niania-Isiro.
A priori, le volet routes touche donc toutes les provinces, au point de soulever des interrogations légitimes sur le sens de la déclaration du député honoraire. Pour les uns, la question se pose en termes de déséquilibre à résorber, tandis que pour d’autres le choix des ouvrages à réaliser n’a pas du tout été fait au hasard.
C’est du reste sur un air de polémique que Pierre Lumbi a réagi à la déclaration de Franck Diongo. « L’Est n’est pas du tout privilégié. Je vous renvoie à tout ce que je dis aujourd’hui. Si vous voulez faire le calcul des détails, cela est rendu public. Essayez de faire le calcul et de voir ce qui revient à l’Est, à l’Ouest et au Centre. Je vous dis, pour la seule province-ville de Kinshasa, sur les 350 millions de dollars, il y a 150 millions consacrés à la voirie urbaine et à d’autres projets, tels que les centres de formation aux métiers de travaux publics qui, en fait, nous préparent à tous ces chantiers. Vous savez, il y a longtemps que nos ouvriers n’ont pas été spécialisés. C’est la première chose. Deuxième chose, lorsque vous dites que la seule ville de Lubumbashi va consommer 1,5 milliards, où avez-vous trouvé ces chiffres ? Ce que nous venons d’annoncer, et je l’ai dit, les 750 millions, c’est la planification que nous avons faite pour la première année ».

Il faut le débat

La preuve est donc de nouveau faite : la confiance n’existe toujours pas, avec le terrible risque de diviser davantage les Congolais sur fond d’un clivage imaginaire Est-Ouest. Les élections générales de 2006 sont certes passées par là. Les affaires Nkunda avec la conférence sur la paix et la sécurité dans les deux Kivu, Kyungu dans le Katanga et BDK dans le Bas-Congo, en introduisant imprudemment des traitements sélectifs par rapport aux provinces, aux leaders politiques et aux événements que ces derniers ont suscités, n’ont pas toujours contribué à ce que les choses aillent nécessairement dans le sens de la cohésion et de la solidarité. Il faut en plus y ajouter l’opacité qui continuer de présider à la gestion des contrats chinois pour déboucher sur un climat lourd fait de méfiance et de suspicion.
Ce n’est pas tout. La dette extérieure qui continue aujourd’hui de peser lourdement sur les efforts engagés par la RDC pour retrouver les voies de la croissance et de la prospérité n’est pas l’apanage, le privilège ou l’exclusivité de telle ou telle province ayant accueilli tel ou tel projet – l’exemple du barrage d’Inga dans le Bas-Congo - mais plutôt le lot de tous les Congolais qui en paient encore aujourd’hui le tribut le plus lourd. Voilà donc pourquoi, au lieu de laisser nos compatriotes s’entredéchirer, il faut commencer par leur donner l’information, la vraie, afin de renforcer leur citoyenneté. Il faut par la suite se convaincre que la transparence est un élément essentiel de la bonne gouvernance. Il faut ouvrir un véritable débat au niveau de la représentation nationale afin de permettre aux Congolais, en critiquant, en corrigeant tel ou tel aspect des projets, ou en les enrichissant, et de se les approprier. En effet, ne pas se plier à cet exercice de simple bon sens, c’est non seulement amplifier la suspicion et la méfiance, mais aussi et surtout fournir des arguments à ceux qui pensent qu’il y a une sorte de grand secret, mais aussi des choses pas toujours avouables qu’on cherche à cacher aux Congolais. Enfin, il faut se rendre à l’évidence que ce dont le programme de reconstruction de la RDC a le plus besoin, c’est que les cinq chantiers ne soient pas l’affaire du seul Président de la République qu’on féliciterait en cas de succès et qu’on s’empresserait de blâmer en cas d’échec, pour devenir le projet de tous les Congolais engagés dans la voie de la reconstruction. Pour cela, il n’y a pas d’autre recette miraculeuse que d’impliquer ces derniers en leur donnant la bonne information, en leur expliquant les tenants et les aboutissants des projets mis en oeuvre, en les convaincant, par une transparence tous azimuts, non seulement qu’il n’y a rien à cacher, qu’il n’y a aucun avantage indu que certains responsables chercheraient à arracher, qu’ils ont enfin comme acteurs et bénéficiaires le droit, le devoir et la capacité d’interpeller les dirigeants et d’évaluer, étape par étape, l’évolution des projets.