Kabila_visitePour une rare fois, la Majorité et l’Opposition sont d’accord sur un point. Elles estiment que plus d’une sortie médiatique du chef de l’Etat, promettant d’ouvrir grandement les portes de la prison pour quiconque enfreindrait la loi, n’est finalement qu’une menace en l’air. D’où sa mise à l’épreuve suivante : son indignation, exprimée depuis Goma contre des magistrats véreux, s’inscrirait-elle dans la tradition politicienne de discours sans effet ?

Cela n’arrive pas tous les jours. Dans leur ensemble, la classe politique et la population congolaises se disent moins convaincues par l’exécution probable de la menace proférée par le président de la République de lutter personnellement, en tant que magistrat suprême, contre les travers des «opérateurs judiciaires». Ce doute est symptomatique. Il masque un malaise général.

Pourquoi, subitement, les Congolais ne font-ils pas confiance aux promesses de leur chef ? Y a-t-il déjà prémisses d’une rupture ? Dans l’affirmative, ce phénomène serait dangereux pour Joseph Kabila, dont l’entourage pense qu’il serait le candidat PPRD favori de la présidentielle de 2011.

Interrogés sur ce soudain désamour, les Congolais et les observateurs n’y vont pas par le dos de la cuillère. Ils rappellent, avec regret, des précédents fâcheux. Dont le premier remonte à la date de l’investiture présidentielle le 6 décembre 2006.

AUCUNE SANCTION N’EST TOMBEE

Ce jour-là, posant son diagnostic, Joseph Kabila avait annoncé «la fin de la récréation». Par cette métaphore, il s’engageait à éradiquer les anti-valeurs qui caractérisent le comportement des animateurs de différentes institutions du pays et ruinent la crédibilité de l’Etat. Ce n’est pas un hasard si la Justice et les magistrats ont, à cause de nombreux abus, été particulièrement mis à l’index.

Une année plus tard, à l’occasion de son discours sur l’état de la Nation, le président Kabila a enfourché le même propos. Au passage, il a dénoncé l’esprit des magistrats qui croient et se comportent comme s’ils vivaient ailleurs dans une «République des juges» qu’en République démocratique du Congo.

A Goma, le 30 juin 2009, le discours à la Nation à l’occasion de la commémoration du 49ème anniversaire de l’indépendance de la RDC, le président de la République est revenu sur le sujet, révélant que «la justice elle-même est au banc de l’accusé».

Autres précédents : les interviewes accordées respectivement en avril et mai 2009 aux quotidiens américain New York Times et belge Le Soir . Dans ces deux quotidiens, le président Kabila avait annoncé l’imminence d’un remaniement (ou un réaménagement) gouvernemental. Il y a eu, enfin, «l’affaire Muzito», le premier ministre à qui il a ravi (temporairement) la gestion des finances publiques de l’Etat afin d’éviter des dérapages.

Entre la déception présidentielle sur la manière dont la justice est rendue et le probable remaniement de l’Exécutif, en passant par «l’affaire Muzito», les observateurs ont noté la gravité des actes d’accusation. Ils s’attendaient tout naturellement à des réactions conséquentes, proportionnelles à la gravité des reproches, mais aucune sanction n’est tombée.

UN DENOMINATEUR COMMUN

Toutes les dénonciations du président de la République, en particulier celles décrites ci-dessus, ont un dénominateur commun. La population découvre, à son corps défendant, que les discours réformateurs de Joseph Kabila ne sont suivis d’aucun effet.

Par ailleurs, les Congolais savent d’expérience que leurs chefs sont passés maîtres dans l’art de la parole. Les discours de Mobutu Sese Seko forment, en 32 ans de règne sans partage, des tonnes de bonnes intentions. Sans plus. La logomachie de M’zée Laurent désiré Kabila n’a pas eu plus d’effet que son talent d’orateur. Dommage que, à l’aune des exemples sous les yeux, Joseph Kabila insuffle un doute cartésien dans l’opinion de ses électeurs.

En propulsant à l’ordre du jour cette délicate question de «doute» sur la capacité et la volonté du chef d’agir, plutôt que de promettre, Le Potentiel scrute l’avenir. Son staff éditorial, dont les membres sont un pur segment de la population congolaise, traduit les préoccupations ainsi que les frustrations de tout un peuple.

Inviter le chef de l’Etat à passer à l’action, après avoir entendu, de sa bouche, sa volonté d’assumer ses responsabilités de garant de la Nation, est une réplique à sa propreexhortation lancée depuis Goma, le 30 juin dernier.

Le président a, en effet, exhorté les «hommes, femmes, gouvernants, élites de tous les secteurs, intellectuels, cadres ecclésiastiques, ouvriers, paysans, étudiants, jeunes et vieux à un réarmement moral et patriotique en vue d’assurer des lendemains meilleurs à tout notre peuple».

Ce pari, disons-le, n’est possible qu’à travers des actions. Et non des promesses.

Source : le Potentiel/Kinshasa